L’histoire est connue. On raconte que Soutine, chaque fois qu’il avait la possibilité, rachetait les tableaux faits pendant son séjour à Céret (1919-1922) afin de les détruire. Comme quoi, il est impossible d’être juge et partie car, l’exposition récente lui donne entièrement tort. Ces oeuvres sont comme des condensés d’une émotion crue, des chocs visuels sans aucune concession. Oublions cependant le mythe de l’artiste maudit qu’auréole, comme tant d’autres “martyrs” de la modernité, Soutine, et regardons ces toiles pour leur qualité plastique et expressive, sans donner un poids démesuré aux drames de la biographie. Fabriqués à partir des débordements d’une matière épaisse et accidentée et d’empâtements brossés par de violents coups de pinceau, les tableaux, où la matière picturale se confond avec les amas de terre ou de chair, sont d’une tactilité brutale. Avec les paysages, les troncs d’arbres dénudés et anthropomorphiques, pris de convulsions, se transforment en lignes sinueuses ou en traits anguleux, comme des veines qui sillonneraient sur l’ensemble de la surface. La nature reprend ses droits, redevient un réseau chaotique et incontrôlable. Ailleurs, les tranches de chair et les quartiers de viande hésitent entre la leçon d’anatomie et l’étalage d’une boucherie sanglante. Toutefois, la déconstruction systématique de la réalité trouve chez Soutine une cible principale : l’être humain. Chez lui, la mise en scène de l’homme et du processus de détérioration de ses rapports au monde fait que les corps sont déformés et écrasés et que l’interdiction de toute révolte prend des accents angoissants. Des êtres tourmentés et ramassés, piégés dans un espace réduit qui les condamnent à l’impuissance, ces individus sont isolés, exposés à la douleur, vissés sur eux-mêmes dans un mouvement de vrille. Peut-être, les origines juives de l’artiste, cette culture qui interdit toute représentation, sont à la source d’une peinture qui fait figure mais qui n’est pas une figuration.
Soutine Céret
Peinture expressionniste et déformation picturale
Exposition — Chaïm Soutine, les annnées cérétanes,1919-1922, Musée d'art moderne de Céret, jusqu'au 15 octobre