« Nolde, le Papou »

« Les hommes primitifs vivent dans la nature, ils ne font qu’un avec elle et sont une partie du cosmos tout entier. J’ai parfois le sentiment qu’eux seuls sont de véritables hommes, et nous quelque chose comme des poupées articulées, déformées, artificielles et pleines de morgue. Je peins et je dessine, et je cherche à fixer un peu de cette entité primitive. Certaines choses sont sans doute réussies, pour ma part en tout cas j’estime que mes tableaux des hommes primitifs et certaines aquarelles sont si authentiques et si âpres qu’il est impossible de les accrocher dans les salons parfumés. » Datée de mars 1914, cette lettre d’Emil Nolde à son ami Hans Fehr en dit long sur la mission que s’arroge le peintre lors de son séjour de six mois en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans les mers du Sud. Tel un Gauguin fantasmant un Eden des antipodes, puis dénonçant, quelque temps plus tard, les ravages de la colonisation, Emil Nolde se rêve en apôtre de la pureté primitive, en chantre de la cause indigène. Il est vrai que la vieille Europe, et en particulier l’Allemagne, s’abîment, selon le « peintre-paysan », dans la déchéance et la corruption. Ainsi, quelles injures Nolde n’a-t-il pas proférées contre Berlin, la « prostituée », cité de stupre et de fornication puant le parfum, où « les hommes ont de l’eau dans la cervelle et vivent comme de la mangeaille bacillaire, et sans pudeur comme les chiens » ! Lui, l’ancien apprenti-ébeniste qui se sentait « païen » face à ses professeurs et vitupérait contre l’enseignement académique et les écoles, se découvre soudain en osmose avec ces « sauvages » dont il partage l’âpre quotidien, en plein cœur du Pacifique. Loin de sacrifier à un quelconque sentiment d’exotisme, voire à une curiosité malsaine, ses « portraits papous » surprennent, tout au contraire, par leur caractère idyllique et apaisé. Nulle scène de pittoresque, encore moins de « sensationnalisme ». Magnifiés par la palette incandescente du peintre, les habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée apparaissent sous les traits d’aimables villageois, vivant dans une simplicité de mœurs aux accents bibliques : familles saisies dans la quiétude de leur quotidien, mères pressant tendrement leur nouveau-né contre leur sein ou le portant dans un tissu noué derrière la nuque… Et le critique d’art Philippe Dagen de s’interroger, dans le catalogue de l’exposition, sur la récurrence de ces maternités: « On a peine à croire qu’elles seraient fortuites. Nolde ne pourrait-il avoir voulu marquer nettement que, contrairement à ce que l’Européen veut croire, ces peuples supposés sauvages sont capables, autant sinon plus que les supposés civilisés, de tendresse et de sincérité ? » Ainsi les Papous ne seraient pas « ces brutes assoiffées de sang, meurtriers, violeurs et cannibales, mais des villageois, des pères, et des mères. » Certes, le discours aux accents rousseauistes d’Emil Nolde ne date pas d’hier, et la veine « primitiviste » du peintre prend racine dans cette génération d’artistes, qui, de la France à l’Allemagne, rejettent en bloc la barbarie du monde moderne et la sclérose de ses institutions. Pour Gauguin et les fauves, comme pour les jeunes expressionniste allemands et autrichiens, il est temps de frotter son œil à des formes « autres », d’aller chercher de nouveaux modèles dans ces ailleurs lointains encore épargnés par les méfaits de la Civilisation. Mêlant dans un même sentiment panthéiste le rêve d’une sexualité primitive aux accents dionysiaques et le fantasme d’une société « naturelle » exempte de toute corruption, les membres du groupe « die Brücke » (« Le Pont ») découvrent alors avec enthousiasme les riches collections du musée ethnographique de Dresde, célèbre pour ses bronzes du Bénin comme pour ses linteaux peints et gravés des îles Palau (une colonie allemande à l’extrémité occidentale de la Micronésie). A l’instar d’un Picasso confessant sa révélation de l’art « nègre » dans les salles poussiéreuses du Trocadéro (l’ancêtre du musée de l’Homme), Ernst Ludwig Kirchner, Max Pechstein comme Karl Schmidt-Rottluf ne dissimuleront pas le choc cathartique qu’ils éprouvèrent à la vue de ces formes singulières et étrangères, dont le caractère vigoureux et dynamique allait tant influencer leur œuvre. Pour Nolde, le choc n’est pas moins rude. C’est en novembre 1911 que le peintre se met à fréquenter avec une assiduité aiguë le musée Ethnographique de Berlin, dont il croque les sculptures et les masques d’Afrique et d’Océanie comme les vases et les tissus d’Amérique précolombienne. Il est vrai qu’il caresse le projet de réaliser un livre sur les « Expressions artistiques des peuples primitifs ». « Le primitivisme absolu, l’expression intense, souvent grotesque de la force et de la vie dans leurs formes les plus simples, pourraient bien être la cause de la joie que nous procure la vue des œuvres instinctives », écrit-il en guise de préface. Hélas, en dépit des centaines d’esquisses et dessins préparatoires, le livre ne dépassera pas le chapitre d’introduction… Nolde n’en peuple pas moins ses toiles d’une multitude de références ethnologiques, pratiquant une forme de « collages exotiques » sans autre équivalent dans la production de ses contemporains. Sans hiérarchie aucune, le peintre juxtapose ainsi dans un même tableau (« Nature morte aux masques I » de 1911, conservée au musée de Kansas City, dans le Missouri) des visages d’Océanie, d’Europe, d’Amérique du Sud et d’Afrique. La toile devait être exposée vers 1920 au Folkwang Museum de Hagen en guise de manifeste pour l’égalité des arts comme des peuples… Mais loin de vouloir sacrifier à un simple inventaire ethnographique, le peintre se forge un véritable vocabulaire émotionnel : chaque masque, chaque objet primitif semble ainsi habité d’une indéniable « présence », quasi « chamanique ». Nolde n’a-il pas conservé de ses racines terriennes le souvenir des mythologies paysannes peuplées de monstres et d’antiques superstitions ? Sur une autre toile, ce sont des chats grimaçants échappés d’un textile inca qui encadrent une hiératique poupée kachina des Indiens Hopi. La confrontation a presque des allures de cauchemar, de conte enfantin et cruel… Mais c’est sans doute dans ce curieux tableau de 1912 baptisé « Le Missionnaire » (collection Berthold Glauerdt, Solongen) que ce kaléidoscope de références et d’emprunts atteint son apogée. Face à une maternité Yoruba du Nigeria, se dresse la silhouette menaçante d’un homme vêtu d’un froc noir, qui n’est autre que la transcription d’une idole coréenne. Comme un vivant reproche des méfaits de la colonisation (dont l’éradication des traditions païennes), grimace dans le fond du tableau une face édentée, qui n’est autre que la citation directe d’un masque Bongo du Soudan entrevu au musée Ethnographique de Berlin. Loin d’être un simple patchwork décoratif, l’œuvre se mue ici en un vibrant plaidoyer pour la liberté des hommes comme des religions… C’est donc parfaitement préparé « artistiquement » et « intellectuellement » qu’Emil Nolde accepte, sur l’invitation de l’office colonial du Reich, de participer, à l’automne 1913, à une expédition médicale et démographique en Nouvelle-Guinée. « L’objectif en était l’étude des conditions sanitaires dans les colonies allemandes. Il s’agissait en particulier d’analyser la cause de la dénatalité chez les indigènes. Ce phénomène était inquiétant pour la prospérité de la colonie, dans la mesure où les indigènes servaient de main d’œuvre aux planteurs et aux coloniaux », confesse le peintre avec honnêteté. Le voyage va durer un an… Et ce ne sera pas une simple promenade touristique, comme le rappelle avec justesse Sylvain Amic, le commissaire de l’exposition. Nolde, qui tient à prendre en charge lui-même les frais de son voyage, n’arrive ainsi en Nouvelle-Guinée qu’au terme d’un périple épuisant qui l’a mené, lui et son épouse atteinte de tuberculose (!), à travers la Russie, la Chine, le Japon et les Philippines. Les premières populations rencontrées dans le froid sont ainsi ces « Cosaques » emmitouflés dans leurs lourds manteaux de fourrure, silhouettes compactes, déjà « exotiques », déjà « étranges ». Loin d’être une simple expédition ethnographique, le périple prend très vite des allures de quête métaphysique, spirituelle. Car Nolde part à la recherche du « grand rêve originel », cette époque lointaine et bénie où les hommes vivaient dans la nature et ne faisaient qu’un avec elle. Sur place, la déception sera à la hauteur des espérances… « Nous vivons une époque où toutes les conditions primitives, tous les peuples primitifs périssent, tout est en train d’être découvert et européanisé. Il n’est pas une seule petite région de nature primitive avec ses habitants originels qui reste intacte. Dans vingt ans, tout sera perdu. Dans trois siècles, les chercheurs et les érudits devront se creuser la tête, peiner et fouiller afin de concevoir en tâtonnant la précieuse chose que nous avions, les valeurs spirituelles primordiales que nous détruisons aujourd’hui avec tant de frivolité et d’effronterie », se désespère le peintre. Pourtant, Nolde avoue croiser « des gens merveilleux, dans la mesure où ils n’ont pas déjà été gâtés par la culture blanche. » Féroce, le peintre stigmatise cependant les indigènes qui séjournent aux abords des villages européens, « insupportables, menteurs, corrompus, et vêtus de haillons et d’oripeaux de la plus misérable espèce ». Le constat se fait même terrible, implacable. « Nous vivons une époque malfaisante où la race blanche met les habitants de la terre entière à son propre service. » Mais au-delà de ses diatribes, le peintre qui, un brin présomptueux, avoue se placer dans le droit sillage de Gauguin, brosse dix-neuf toiles embrasées de couleurs, auxquelles s’ajoutent de nombreuses aquarelles et esquisses immortalisant le choc esthétique et humain provoqué par son voyage dans les mers du Sud. Si elle ne provoqua pas de révolution picturale chez l’artiste, cette « parenthèse tropicale » devait néanmoins nourrir sa réflexion sur l’égalité des hommes et des races, et influencer de façon souterraine toute son œuvre, comme en témoignent les nombreuses natures mortes peuplées de sculptures « Malangan » ou d’« Uli » de Nouvelle-Irlande, sentinelles muettes d’un monde « primitif » à jamais disparu… Bérénice Geoffroy-Schneiter (A quelques encablures et à quelques années de distance, c’est au tour de Kandinsky, de Franz Marc et d’Emil Nolde de découvrir le foisonnant musée Ethnographique de Berlin. « J’ai été finalement saisi, étonné et choqué par les sculpture du peuple camerounais, sculptures qui peut-être ne peuvent être surpassées que par les œuvres sublimes des Incas », confesse ainsi Franz Marc dans une lettre adressée à August Macke, le 14 janvier 1911. Et le peintre de surenchérir : « Il me semble évident que nous devrions chercher la renaissance de notre sentiment artistique dans cette froide aurore de l’intelligence artistique plutôt que dans des cultures qui ont déjà connu un cycle millénaire comme la Renaissance italienne ou japonaise. »)