Fragmenté. L’univers de Max Neumann reste désespérément fragmenté. Aucun espoir ici d’une vision d’ensemble, logique et rassurante. Depuis longtemps, l’artiste a renoncé à la représentation utopique d’un monde stable et cohérent, qui “fait sens”. Ces toiles où les espaces, les êtres, les “histoires” se chevauchent, s’entrecoupent, se télescopent, sont sans mode d’emploi. Visions obsessionnelles, où une dimension incontrôlable et dissimulée peut émerger de manière imprévue à chaque rupture avec les structures conventionnelles. Non que la tentative descriptive soit vouée immédiatement à l’échec. De fait, à première vue, Neumann semble doter ses oeuvres d’une construction clairement articulée, avec des formes réduites à leurs contours et des zones chromatiques quasi- monochromes. Ce n’est que plus tard, car il faut au regard le temps de s’installer, que l’on est saisi d’un sentiment d’inquiétude face à ces compositions étrangement inoccupées, ces lieux d’absence figés. C’est là aussi qu’on s’aperçoit que dans ce monde à part, des êtres bi-dimensionnels, des figures de transparence tracées dans la couleur sont comme emprisonnées dans une matière finement travaillée. Effigies ou ombres chinoises, qui laissent apparaître le support à travers des chairs qui perdent de leur opacité, elles ne présentent que de faibles signes de ressemblance avec le genre humain. Anagrammes corporels, montages anatomiques, les personnages grotesques et absurdes du peintre ne sont que des fragments au milieu de fragments, exilés de leur propre corps, dans un équilibre précaire et momentané. Superpositions et transparences, dédoublements et chevauchements, malgré la précision du trait, ces “figures d’incertitude” n’apparaissent pas toujours dans l’évidence et la netteté. Figurants, ou, au mieux, seconds rôles d’un arrêt sur une image, ils participent de représentations qui échappent à l’emprise d’un temps ou d’un lieu précis et où l’on perd tout repère spatial.
Est-ce pour cela que les tableaux de Max Neumann, ses “créatures” intemporelles, sont “sans titre” ? Ou, peut-être, tout simplement, le peintre, comme le spectateur, reste sans voix et sidéré, face à ces êtres-hybrides, parfois des monstres, qui ne ressemblent à rien ni personne. Le refus de nommer la toile peut être vu comme une façon de renier sa paternité, de se dégager de toute responsabilité. Pour autant, les oeuvres de Neumann n’ont rien de la “génération spontanée”. Elles ne sont pas le résultat d’une écriture automatique ou d’un quelconque geste artistique incontrôlé. La construction plastique, l’allure des personnages, la gamme de couleurs, varient peu et forment une écriture, un style. Ce dernier terme n’est pas sans évoquer une ambiguïté, un danger même. Employé par l’histoire de l’art, il peut, dans sa définition réduite, se référer soit à un mouvement esthétique, une période culturelle, soit aux éléments plastiques récurrents de l’oeuvre d’un artiste. Dans un cas comme dans l’autre, on risque d’aboutir à une image normative d’un système qui ronronne et d’où toute surprise est exclue. Rien de tel chez Neumann. A l’instar d’un Klee, l’identité immédiatement reconnaissable de ses travaux n’empêche pas un effet de renouvellement permanent. C’est que Neumann, comme son illustre aîné, a un don rare : celui d’inventer des formes inconnues et suggestives, des images jamais aperçues auparavant, des expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. A l’écart de la lignée triomphale des mouvements de la modernité, c’est une peinture qui fait figure mais qui n’est pas une figuration, qui ne s’encombre pas de la réalité ou de la lisibilité. Possédant ce qu’on peut nommer l’œil intime, l’artiste a l’audace d’explorer des terres jusqu’à maintenant restées interdites. Avec lui, on s’embarque sans boussole, on partage l’angoisse née du mystère et le sentiment de désarroi provoqué par l’absence de limites. Toutefois, l’aspect bizarre de ses personnages, les rencontres inattendues entre êtres, objets et animaux, auraient pu définitivement le classer comme un adhérent tardif du surréalisme. A une différence près. Malgré leurs qualités plastiques indéniables, les oeuvres surréalistes, conçues selon des principes littéraires, semblent parfois employer des recettes qui ont fait leurs preuves ou des procédés trop systématiquement appliqués. De fait, “l’injection” d’une dose d’étrange ou d’incongru aboutit à des résultats prévisibles. Avec Neumann, par contre, pas de clés de l’énigme, pas de “service après-vente”. Chez lui, l’inquiétante étrangeté, chère aux disciples de Breton, résiste à la tentative de déchiffrage. Certes, les déformations, les métamorphoses, l’hybridation, les formes signifiantes dont on ne connaît pas le sens, ont des effets immédiats sur le spectateur. Cependant, l’atmosphère spécifique de chacune de ses oeuvres reste comme diffuse sur une surface sans centre ni frontières, échappe à toute localisation précise. Tout peut se modifier d’un instant à l’autre, dans un univers ou des formes labiles qui s’étirent semblent en arrêt momentané, ou suspendues dans un “flux de devenir” (Heinz Peter Schwerfel). Mais rien n’y fait. Situation frustrante, tant ses toiles laissent supposer des bribes de récits, des mini-fictions, des séquences interrompues. Dans cet univers de rencontres qui échappent à une réalité toujours à court d’imagination et où des silhouettes croisent des objets “accrochés” dans le vide, se trament des intrigues oniriques, aux accents inquiétants. Car, contrairement à ce qui se dit, Max Neumann raconte des histoires. Seulement, comme ses personnages, elles n’ont ni queue ni tête. Ici, on ne sait jamais si l’événement est passé, présent ou imminent. Le titre d’une de ses oeuvres, Prologue (1987), cet étrange clin d’oeil au Nu descendant un escalier de Duchamp, nous laisse sur notre faim. Une histoire, en effet, implique la continuité chronologique, exige un début et une fin. Celles du peintre allemand sont construites comme des rêves ou des cauchemars dont on ne conserve que des bribes. Comme des rêves encore, elles ignorent le principe de la contradiction, la distinction entre l’imaginaire et la vision, les contraintes que nous impose la réalité. Histoires muettes, dépourvues de tout détail anecdotique ou de dialogue, car les êtres paraissent s’être retirés dans un monde sans parole. Histoires, qui en toute logique nous échappent, car l’espace pictural de l’artiste allemand, clos et inaccessible, séparé irrémédiablement de celui du spectateur, résiste à la traduction verbale. Histoires enfin, où, anonymes, inexpressifs, sur un fond dénudé et délivré de tout élément parasite, les hommes peints par l’artiste se transforment en “actants” plastiques, distribués sur toute la surface de la toile, comme en attente d’un événement improbable. Le silence, l’immobilisation des figures, tout cela rappelle le moment précédant une représentation. Chez Neumann, toutefois, la représentation n’a pas lieu.
En réalité, ces récits sans issue que Neumann met en scène sont des métamorphoses. Ces dernières ont comme particularité de proposer une forme concentrée de la narrativité, réduite à la seule transformation, au passage radical d’un état à un autre, à une mutation fulgurante. Système condensé, imagé, où la vision laisse peu de place à la parole. Cependant, les métamorphoses du peintre allemand, n’ont rien en commun avec un Jupiter changé définitivement en taureau ou un Narcisse qui fleurit. Incompréhensibles, ne correspondant à aucune iconographie mythologique connue, elles semblent non abouties, incomplètes, figées en cours de route. Ou, peut-être, les “héros” choisis par l’artiste résistent-ils à sa volonté de les modifier, renoncent difficilement à leur identité propre. Tronqués, fragmentés, déformés, ces êtres ont des caractéristiques communes. Leurs visages, aux yeux troués ou à un seul oeil dépourvu de tout regard, ne sont guère différents de ces masques qui apparaissent ça et là dans la partie supérieure d’une toile. Détail ironique et macabre à la fois, ces yeux aveuglés ont quand même droit à une paire de lunettes sans verres. La bouche, elle, fermée, souvent “bâillonnée” par un triangle coloré, parfois franchement cousue, n’offre aucun espoir d’une quelconque communication. Nul cri de désespoir ou de révolte dans cette peinture qui se refuse à tout pathos. Ici, on chuchote plutôt qu’on ne parle, et les figures qui surgissent sont plutôt à deviner et à pressentir qu’à reconnaître et à nommer. Les personnages de Neumann sont isolés, enfermés sur eux-mêmes, souvent dans un espace indéterminé ; des figures dans des attitudes qui illustrent au mieux l’inadéquation du corps à l’espace, le repliement sur soi-même. Ces individus dans des postures inconfortables, déséquilibrées, sont condamnés à l’impossibilité d’agir, comme saisis d’un sentiment d’impuissance, de renoncement et d’acceptation d’une fatalité obscure, qu’ils ne cherchent plus ni à comprendre, ni à affronter. Placés dans des huis-clos virtuels, que rien ne les empêche de quitter, ils semblent tantôt exilés de leur propre corps, tantôt percevant celui-ci comme un corps étranger. Chacun d’entre eux fait le pari de parler de douleur dans un monde où ils ne sont que de passage.
Dans cet espace autiste, les personnages, sexuellement indifférenciés, n’ont comme partenaires que les membres d’un bestiaire où de vrais animaux se mêlent à des êtres hybrides qui se refusent à toute définition biologique. A les voir, ce sont plutôt des mutations génétiques capricieuses, orchestrées par le peintre, que de “simples” métamorphoses. Ici, un serpent ou un reptile, dont le corps est enfoncé dans un tas sombre, se détourne d’un personnage fantomatique, “imprimé” sur le fond de la toile. (Sans titre, 1996). Ailleurs, aux côtés d’une autre apparition humaine, blanche comme un négatif photographique, un chien étrange, enveloppé dans une couverture décorée d’un motif d’échiquier gris et blanc, nous fixe (Sans titre, 1989). Ailleurs encore, un homme-oiseau, doté d’un bec menaçant, délesté de son poids, semble franchir une barre invisible (un lampadaire ?) (Sans titre, 1996). Ces bestiaux fabriqués, ces humanoïdes, sont comme des figures de condensation ou des surfaces de projection de fantasmes propres à l’artiste. Le langage de Neumann est celui de la non-communication. Dans le désert urbain inventé par le peintre, ce n’est pas l’absence de personnages qui crée le vide mais le rejet total de tout contact possible. Entre ces êtres, semblables et pourtant étrangers les uns aux autres, aucun échange, aucune rencontre durable. La cohabitation devient une simple juxtaposition qui ne tient qu’aux aléas de la contiguïté. A l’expressivité traditionnelle du regard se substitue un sentiment de vacuité et de vide psychologique, suggéré par des silhouettes éparpillées, aux visages sans traits, à moitié couverts d’un masque ou d’une forme étrange, entre le sac de papier et la cagoule du condamné. Les mots n’atteignent pas le chemin des lèvres des personnages de Neumann. Un silence total, étouffant, résonne à travers cet espace clos et artificiel, éclairé d’une façon uniforme, qui se réfère rarement à un cadre naturel. Dans ces lieux dépouillés, les hommes et le bestiaire partagent leur vie avec divers objets. Ou, plus exactement, occupent le même lieu pictural. C’est que, chez Neumann, les “choses”, comme les figures humaines, rejettent la logique imposée par la réalité. Autonomes, ces objets ne sont pas figurés pour servir les personnages de Neumann, ne renvoient plus à aucun faire. Refusant toute complicité avec les êtres, ils ne deviennent en aucun cas leurs assesseurs ou leurs prolongements. Tables ou tabourets, lunettes ou damiers, boules ou boîtes, cubes ou coffres sont soustraits à leur environnement et investis d’un pouvoir étranger à leur fonction. Parfois des objets familiers, parfois des formes picturales d’origine incertaine, l’ensemble est toujours utilisé à contre-emploi, à la manière d’un collage contre-nature. C’est ainsi qu’une figure imposante et brutale se voit “accrocher” à la main un pot ou une tasse noire. Dans le même tableau, (Sans titre, 1996), des lunettes flottent sur fond de carré noir, situé dans le coin supérieur. Ailleurs, le corps d’un chien jaune est prolongé par deux marteaux (Sans titre, 1994). De même, avec Une autre énigme, 1991, une lame (?) est plongée dans la tête d’un “cyclope”, habillé en prêtre. Ca et là, des hommes laissent échapper de leur corps une traînée de couleur ou se voient scindés par une configuration difficilement nommable. Avec ces différents “assemblages” ou combinaisons, les êtres, qui semblent contaminés par le caractère inanimé des objets, offrent un spectacle d’une étrangeté impassible, un théâtre de figures mystérieuses. Dans l’univers de Neumann, les apparitions sont laissées en suspens, mais pour toujours. C’est encore le réel et c’est déjà ailleurs.