Il suffit de rendre à César ce qui est à César et d’écouter ce que dit Arman. Dans ses Mémoires Accumulées, l’artiste, qui n’est pas avare de mots, distingue entre deux espèces de créateurs, les constipés et ceux qui ont la diarrhée. A la vue de sa production frénétique, de sa boulimie d’objets, il est inutile de se demander à quelle famille appartient l’intéressé. Engendrée par un appétit inassouvi, cette oeuvre gargantuesque, où l’on trouve la matière et la manière, où l’élan démesuré, l’excès, dégagent une puissance exceptionnelle, n’est pas à l’abri d’un déchet occasionnel. En effet, quoi de plus naturel pour une production plastique dont le vrai acte de naissance est enfoui dans les Poubelles ? Certes, les moments faibles d’Arman ne sont pas ceux où il recolle les morceaux d’une réalité en lambeaux, recycle des objets neufs ou récupérés. C’est que l’artiste, à l’instar du roi Midas, a justement le don de transformer tout ce qu’il touche en or. Doté d’un sens de l’espace hors-pair, il invente, en accumulant et multipliant les ustensiles les plus triviaux, des volumes imprévisibles. Ainsi, les clés anglaises, les pinces “crocodiles”, les tenailles ou les haches forment un fillet métallique ou un nuage, se métamorphosent en éventail, bouquet, gerbe ou pyramide. Tout laisse à penser que le geste déployé de l’artiste se nourrit du contact direct avec la matérialité même de l’objet. De fait, c’est quand ce dernier, coulé en bronze, s’éloigne de ses origines, que l’authenticité de l’oeuvre et son impact pâlissent. Le Nouveau Réalisme devient un Réalisme du Simulacre, l’objet devient représentation. Il suffit de comparer le Long term parking, formidable et hallucinant cimetière de voitures encastrées dans une tour de béton, emblème d’une société aux idoles à quatre roues avec Pablo Casal’s Obelisk, un agrandissement de violoncelles en bronze, un gadget colossal ou un bibelot inutile. Jamais hypocrite, Arman reconnaît sans la moindre hésitations la qualité inégale de certains de ses travaux. Pour lui, c’est le prix à payer quand l’on s’engage dans une création continue. Loi de la série, liée au développement de la consommation, au culte et à la dénonciation de l’objet fabriqué à l’infini ou, plus simplement réponse stéréotypée à une commande ? De valeur d’échange en valeur esthétique, de valeur esthétique en valeur marchande ? Tout ce qui brille n’est pas d’or, c’est ainsi qu’Arman baptise une de ses oeuvres.

Itzhak Godberg