Objet- 1° chose solide ayant unité et indépendance et répondant à une certaine destination. 2° Tout ce qui se présente à la pensée, qui est occasion ou matière pour l’activité de l’esprit. Toute l’oeuvre d’Arman se résume dans une tentative de refuser l’écart qui sépare ces deux définitions-matérialiste et abstraite-de l’objet. Sa recherche plastique vise à détourner presque terme à terme les attributs traditionnels de la “chose” pour en faire le coeur de sa réflexion artistique. Fasciné et assailli en même temps par les objets, il entretient avec eux des rapports ambigus, voire conflictuels. Entre métamorphose et destruction, entre transfiguration et anéantissement… Non qu’il soit le premier à s’inscrire dans cette confrontation entre l’univers esthétique et l’objet usuel. La dévalorisation de la chose est la pierre angulaire de toute philosophie idéaliste. Depuis toujours on trouve d’une part l’oeuvre qui nous renvoie à un domaine spirituel, l’art, et de l’autre, ce qui est considéré comme la manifestation même du prosaïque, l’objet. Toutefois, depuis le début du siècle, l’objet, soustrait à son environnement quotidien, présenté en tant que tel ou fragmenté pour s’intégrer dans une oeuvre, est devenu un matériau de prédilection pour la modernité. Avec la première manifestation systématique de ce décloisonnement, le collage cubiste, l’interpénétration entre l’objet “rapporté” et le reste du tableau prend un caractère presque organique. La fusion s’opère au niveau même de la composition ou de la décomposition de la représentation et se situe ainsi plutôt du côté de la structure. C’est à une vision homogène qu’on aboutit ici. L’étape suivante est marquée par les activités dadaïstes de Schwitters. L’artiste ne se contente plus d’introduire des objets dans son oeuvre, il la construit entièrement à partir de ces objets. L’espace illusionniste a complètement disparu, les objets conservent leurs volumes et deviennent des éléments plastiques autonomes. Le collage se fait bricolage, jeu d’enfant retrouvé et revu par l’imagination de Schwitters. Mais, c’est avec les ready-made de Duchamp qu’on aboutit à la grande revanche de l’objet. Certes, même si l’on admet que leur choix n’est pas aussi innocent que le prétend l’artiste, leur force de provocation vient essentiellement de l’écart scandaleux entre leur aspect trivial et matériel et le statut d’oeuvres d’art que leur confère l’artiste-iconoclaste. Séduit par la qualité de la production industrielle, s’exclamant devant la beauté et la symétrie absolue d’une hélice, Duchamp offre à l’objet manufacturé ses lettres de noblesse. Qu’il s’agisse d’un porte-bouteilles ou d’une pissotière, ce dernier est choisi, mis sur un piédestal, admiré dans son unicité. L’expression “esthétique du banal” prend tout son sens avec ce geste qui transforme l’objet en sujet, la “chose” en totem. La démarche d’Arman, sans renier la tradition de Duchamp et de Schwitters, que l’artiste niçois découvre en 1954, se situe dans un contexte historique radicalement différent. Pour Arman, comme pour l’ensemble des participants du Nouveau Réalisme, l’art, placé sous le signe de l’objet, est inséparable des conditions économiques et sociales de sa production. Comme le dit Pierre Restany, les nouveaux réalistes vont employer “le monde comme un tableau dont ils s’approprient des fragments dotés d’universelle signifiance”. Les années soixante, qui inaugurent l’ère de la consommation de masse, présentent ainsi une situation paradoxale. Fabriqué en série, souvent en matière plastique, l’objet devient envahissant. Mais cette prolifération est avant tout le signe du caractère éphémère, fondamentalement précaire de l’objet (il ne se répare plus, il se jette ; il ne s’utilise plus, il se “consomme”). Bref, il “n’est plus qu’un prétexte, scintillement, brillance transistoire entre le magasin et la poubelle” (Olivier Revault d’Allonnes). Rien d’étonnant par conséquent si les premiers travaux d’Arman s’intitulent Poubelles. L’activité essentielle de d’artiste consiste à ramasser les différents détritus et rebuts urbains et à les assembler dans ses objets-tableaux. Recyclant sans fin les déchets de la société, ce ferrailleur ou ce chiffonnier d’un type nouveau rappelle le portrait que Baudelaire fait de Thomas de Quincey dans Du vin et du hachisch: “voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne”. A contre-courant d’une idéologie qui divinise l’objet, Arman brise les nouvelles idoles de la grande consommation. Avec les Accumulations, Arman se fait brocanteur, compile, amasse et entasse sans fin les objets, qui, non seulement dépourvus de toute valeur d’usage ou d’échange, perdent leur contour et leur “personnalité”. L’objet, libéré de ses qualités, sans fonction ni substance, n’est jamais seul, jamais privilégié ; tout laisse à croire que l’artiste, dans un véritable transfert d’essence, s’attache “à en dissoudre par connexion sérielle les propriétés singulières au profit d’une esthétique du continuum de l’addition qui soustrait la valeur de chaque terme additionné” (Bernard Lamarche-Vadel). Neufs ou récupérés, ils sont, dans les Colères, les Coupes, les Combustions, découpés, calcinés, soudés, à mille lieux les objets médiatisés, polis et léchés du Pop-Art. D’abord maltraités, ils sont ensuite fixés à l’aide de colle ou enfermés dans le plexiglas, comme pour les préserver de toute dégradation à venir. “Gelé”, momifié, l’objet perd de sa valeur marchande pour en retrouver aussitôt une autre (?), esthétique. Objets de communication (téléphones, haut-parleurs), objets de bricolage, qui sont comme la mise en abyme de l’activité de l’artiste (pinces, vis, perceuses électriques, pinceaux), objets de guerre (revolvers, masques à gaz), instruments de musique (violons, saxophones) le tout fait songer au catalogue d’une quincaillerie aussi universelle qu’absurde ou à la liste d’un commissaire-priseur touche-à-tout.
L’objet est magnifié, même quand il multiple et il devient l’égale de l’homme Si chez Arman les objets peuvent être métaphorique de la société, ils n’ont jamais la même place que l’homme. Mémoire Entre métamorphose et destruction, entre transfiguration et anéantissement… Objet générique et singularité