(Et Gary)Le Monde, le 27/02/06
Le cercle restreint des collectionneurs d’art vidéo
La Maison rouge, à Paris, présente la collection d’œuvres vidéo d’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître. Ces derniers répondent aux sceptiques.
La collection d’œuvres d’art des Français Isabelle et Jean-Conrad Lemaître tient dans le placard à chemises de monsieur. Il s’agit d’un discret alignement de DVD, au-dessus des chaussures. Car l’art vidéo est leur passion. Et, pour la première fois, leur bien quitte leur appartement victorien de Londres - où Jean-Conrad est banquier - pour se déployer (25 pièces projetées sur 50) à l’occasion d’une exposition à la Maison rouge, à Paris, du 18 février au 14 mai. Les Lemaître peuvent enfin errer au sein des images qu’ils aiment. Passé de la peinture à la vidéo « en raison de leurs moyens encore limités », ce couple de militants « de l’art de demain » lie deux passions : le cinéma et l’art. Peu importe la question du support : 8, 16, 35 mm ou cassette mini-DV. Il est simplement question « d’images en mouvement ». Outre des DVD d’artistes, les Lemaître possèdent un bon millier de films. Parmi les collectionneurs d’art, les amateurs de vidéos demeurent une espèce particulière : habituée à nourrir un lien plus abstrait et intellectuel à l’œuvre. Mais la révolution du Home cinéma les a touchés comme tout le monde. Chez certains, de plus en plus nombreux, une vidéo tourne en permanence sur l’écran, prenant la place qu’occupait autrefois sur le mur un paysage, une nature morte, voire une tapisserie. Chez les Lemaître, le rapport à l’œuvre relève plutôt du cérémonial. « Le matériel, écran et rétroprojecteur, est caché dans le salon. Nous l’installons quand nous recevons des amis, à qui nous aimons montrer nos films : comme, jadis, un collectionneur de gravures sortait une œuvre de son carton. C’est comme une bibliothèque dans laquelle on choisit en fonction des affinités du moment. » « LE MÉDIA DE NOTRE ÉPOQUE » Fondateur de la Maison rouge et grand collectionneur, Antoine de Galbert avoue aussi s’être lancé dans la vidéo, dont il possède une trentaine de pièces, « grâce à l’achat récent d’un vidéoprojecteur ». La vidéo est intéressante, remarque ce dernier, parce qu’elle « fait paradoxalement revenir l’art contemporain à la maison alors que les œuvres avaient quitté le domicile depuis les années 1970, du fait de leur taille ou de leur caractère conceptuel ». L’argument fera-t-il mouche ? Car les collectionneurs d’art restent frileux envers la vidéo. Les galeries ont deux moyens concrets pour transformer un simple DVD en objet attractif et rare : offrir un packaging somptueux (ceux de l’artiste Matthew Barney sont de purs bijoux) et livrer avec l’œuvre un certificat exclusif. Mais, comme cela a longtemps été le cas avec la photographie, la multiplicité de l’œuvre laisse sceptiques les collectionneurs. « Depuis l’apparition de la gravure, le multiple est courant, plaident les Lemaître. Les éditions certifiées d’œuvres vidéo sont souvent limitées à 3 ou 5 exemplaires. Et, si certains collectionneurs s’échangent des copies, ils ne pourront jamais les vendre. » Il est vrai que le marché de l’art vidéo n’est pas sans artifices. Un directeur de fonds régional d’art contemporain (FRAC) a été déconfit quand il a vu qu’une œuvre qu’il venait de faire acheter pour 12 000 euros, en édition très limitée, faisait aussi l’objet d’une édition illimitée, mise à la vente par le Bureau des vidéos, au prix de 37 euros. Mais sans les droits de diffusion. « Chaque chose vaut le prix qu’on lui accorde, expliquent les Lemaître. Quand on achète pour une fortune une commode XVIIIe, une autre personne peut s’étonner qu’on n’aille pas chez Habitat. » La fragilité du support vidéo a été un autre frein au développement de ce marché. Mais l’arrivée du digital a bouleversé la donne. « Avec l’ancien support analogique, le film risquait de s’effacer au bout de sept ans et les conditions de conservation étaient très exigeantes, explique le couple Lemaître. Le support digital est beaucoup plus stable. Nous avons donc transféré sur numérique toutes nos vidéos anciennes… Afin que nous puissions effectuer des transferts à chaque évolution technologique importante, les artistes nous donnent un master en Beta (un film-source de haute qualité). » Il n’empêche. Pour toutes ces raisons, le marché de l’art vidéo est « inexistant », selon Jean-Conrad Lemaître. Bill Viola et Bruce Nauman sont les seuls artistes - au travail mondialement reconnu - dont les œuvres vidéo sont passées en ventes aux enchères. Même chose pour les foires marchandes. La vidéo est discrète, voire invisible, à la foire Frieze de Londres. Elle a tenté des percées obstinées à la FIAC de Paris et réalise de rares coups d’éclat à Bâle, première foire au monde. « La vidéo est trop difficile à montrer dans une foire généraliste, elle prend trop de place et se vend moins bien », analyse Jean-Conrad Lemaître. D’où l’idée de consacrer une foire entière au genre. Elle existe. Elle a pour nom Loop et se tiendra à Barcelone, du 19 au 21 mai (www.loop-barcelona.com). Ce sera l’occasion de montrer, disent les Lemaître, que l’art vidéo « est le média de notre époque, en pleine renaissance, et que ses potentialités sont énormes, et encore inexplorées ». Bérénice Bailly