Hans ou Jean. Allemand ou Français. Ou les deux. Ou encore plusieurs car Arp est un soliste qui réussit à être philharmonique. Peu d’artistes, en effet, ont traversé des mouvements aussi variés (abstraction, art concret, dada, surréalisme, constructivisme). Peu de créateurs ont eu recours à une telle panoplie de matériaux et de techniques (peinture et sculpture, reliefs et assemblages, papiers collés ou déchirés ou encore décors pour l’architecture). Ces deux listes ne sont pas exhaustives ; un mot magique résume l’ensemble des activités de cet artiste polymorphe : la poésie. Ce n’est pas sans raison que Arp définit le collage comme «  la poésie faite avec les moyens plastiques ». Pas surprenant, non plus, que les premières œuvres qu’il ait créées soient des poèmes. Au cœur du langage poétique-la métamorphose. Signifiant le changement radical d’une forme, d’une structure ou de la nature d’un objet ou d’une matière, ce terme correspond parfaitement à la création protéiforme d’Arp, l’un des rares artistes à concilier l’inconciliable : l’art abstrait et le surréalisme, le végétal et l’humain, les courbes de la nature et les contours précis d’une configuration géométrique. Métamorphoses stylistiques, certes, mais où «  la diversité n’est pas dissipation, ni l’adhésion la servitude » (Anne Boédec). De fait, à travers toute son œuvre, Arp s’est gardé de l’emprise des mouvements auxquels il a participé. Ainsi, bien qu’il soit avec Hugo Balls et Tristan Tzara, un des fondateurs de Dada en 1916 à Zurich, malgré sa participation incessante dans leurs activités scandaleuses, Arp ne partage pas leur profond nihilisme et leur « invention » de l’anti-art » qui peut aboutir au renoncement à toute activité artistique. La leçon dadaïste reste néanmoins essentielle : celle de désarticulation des formes traditionnelles d’expression, des rapprochements insolites entre images et matériaux étonnants ou encore l’introduction du hasard dans la composition de ses collages qu’il nomme « Suivant les lois du hasard ». Mais, contrairement à ses confrères, chez Arp, le hasard ne se transforme pas en arbitraire ou absurde et reste surtout un moyen de libération vers « l’ordre de la nature ». Il est le seul à pouvoir affirmer : « Dada est pour la nature et contre l’art. Dada est direct comme la nature ». Déclaration déterminante, car elle met en évidence la façon dont l’œuvre de l’artiste strasbourgeois ne s’éloigne jamais des lois de gestation qui caractérisent l’univers organique. A la différence d’un Picabia ou un Duchamp, Arp ne s’est jamais inspiré de la machine et de la mécanisation de l’homme. De même, ses collages, contrairement à Schwitters dont il partage le sens de l’humour et l’attirance vers les jeux de la langue, ne sont pas faits à partir des objets quotidiens. (exception notable, La Trousse d’un Da de 1919, un « nécessaire de voyage », œuvre manifeste Dada, ironie comprise). C’est que déjà très tôt Arp est attiré par l’abstraction. Encouragé par Kandinsky, l’artiste présente ses œuvres à la seconde exposition du Blaue Reiter. Toutefois, il préfère parler d’art concret car « je trouve qu’un tableau ou une sculpture qui n’ont pas eu d’objet pour modèle sont aussi concrets et sensuels qu’une feuille ou une pierre ». A la recherche de la sensation tactile, Arp, avec ses premiers reliefs en bois polychrome, (Forêt, 1917) configurations flexibles et mouvantes, invente des formes inconnues et suggestives, comme les expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. S’orientant vers la recherche de la plus grande pureté formelle, dans une sorte de procédé analogue à celui de la croissance de la nature, l’artiste annonce « Nous voulons produire comme une plante qui produit un fruit, et non pas reproduire ». Cet univers à la croisée de l’imaginaire et du réel, ces « objets » qui se fondent dans des formes naturelles, primordiales, au point de se confondre avec l’environnement, bref en métamorphose permanente, s’incarne définitivement dans la sculpture. « Mes reliefs et mes sculptures s’intègrent naturellement à la nature » remarque Arp. A l’exemple de certains artistes (Brancusi, Miro ou Moore), Arp prend sa distance avec les oeuvres d’inspiration industrielle - constructions métalliques ou abstractions géométriques - en travaillant sur des masses biomorphiques, des blocs ovoïdes, des lignes courbes et souples, des volumes stylisés. Ce qui est maintenant célébré n’est plus la rupture entre l’homme et la nature mais leur totale union. L’artiste tend ainsi vers une sculpture organique où les formes produites renvoient à un prototype archaïque, intemporel, inspiré par une nature aux accents oniriques ou symboliques (l’embryon, l’œuf et surtout le nombril qui revient souvent dans ses titres). Ces travaux donnent naissance à des êtres-formes à mi-chemin entre des phénomènes biologiques cristallisés dans la matière et des signes calligraphiques en provenance d’un abécédaire secret et fantasque. L’empreinte d’un certain animisme, la quête d’origines primitives se reflètent dans des corps arrondis et lisses, traités avec une précision minutieuse. Avec Arp, écrit l’historienne d’art Guitemie Maldonado, sont  « gommées les distinctions entre animé et inanimé, le sujet et l’objet, ainsi qu’entre les règnes, animal et végétal ». L’artiste, dont on connaît le goût prononcé pour le romantisme allemand (il suffit de l’écouter « hanté par l’idée de l’absolu » et « cherchant à atteindre, par –delà de l’humain, l’infini et l’éternel ») aurait pu faire sienne la visée de Miro de “s’évader dans l’absolu de la nature” Refusant tout détail, Arp réussit à inspirer un souffle de vie à des configurations spatiales, toujours blanches, dont les courbes irrégulières forment des volumes asymétriques. Un fragment d’anatomie suggère ses origines, un contour suggestif suffit à l’imagination afin de suppléer les parties manquantes à ses Concrétions humaines, à ses Constellations, visions d’une nature inorganisée, en pleine cristallisation. En jouant sur l’ambiguïté de la lecture, l’artiste fait apparaître des structures insolites, aux silhouettes vigoureusement découpées, qui tantôt ondulent comme des feuilles, tantôt sont fragmentées comme des torses ou ramassées comme des vases. Le regard “touche” et caresse les formes en devenir, concaves et convexes, arrondies et sensuelles, suit les lignes ondoyantes et fluides, glisse sur des surfaces immaculées. Univers épuré, harmonieux, d’un raffinement sans préciosité et d’où, étrangement, toute dissonance est exclue, toute évocation d’un monstrueux originel est absente. Comme par miracle, le débordement est organisé, la croissance contrôlée, la germination structurée, le chaos en état d’équilibre. Un monde magique entre utopie et nostalgie infinie. De la même famille artistique que Klee ou Miro, les travaux d’Arp s’échappent à une réalité toujours à court d’imagination. Quoi de plus logique pour quelqu’un qui peut écrire « Je me laisse mener par l’œuvre en train de naître, je lui fais confiance..les formes viennent avenantes ou étranges, hostiles, inexplicables, muettes ou ensommeillées. Elles naissent d’elles-mêmes ». Arp aurait pu paraphraser Mozart et ajouter : je mets ensemble les formes qui s’aiment Poète autant que sculpteur, il décrit ses œuvres comme des nuages qui descendent, qui se prélassent de bonheur et qui enfin, remplis de complaisance, se pétrifient. Se pétrifient peut-être, mais avec quelle légèreté…