Vlaminck Un instinct fauve
Le musée du Luxembourg, à Paris, célèbre les dix premières années de l’œuvre du plus agaçant des maîtres du fauvisme, celui qui affirmait « je n’ai pas de comptes à rendre, je n’ai à faire plaisir à personne ». Voilà cinquante ans que la capitale n’avait pas accueilli une exposition Vlaminck.
Par Hervé Courtaigne
Que voyons-nous ? Une route orange et brune, peinte à larges touches, fuit le long d’une berge ocre, devant un pont bleu, sous un ciel rose et strié ; des silhouettes esquissées sur un bateau amarré par des cordages rouges ; sur la rive opposée, une végétation également rouge. D’un fauvisme triomphant, on trouve dans Les péniches à Chatou, un des soixante tableaux réunis au musée du Luxembourg, tous les canons du style nouveau que Vlaminck baptise un peu pompeusement « école de Chatou » ; comprendre : son ami Derain et lui. Le naturalisme impressionniste est rejeté, le peintre transpose les couleurs du sujet, il les juxtapose en larges touches pures directement à la sortie du tube, les formes sont simplifiées. La perspective chère à Cézanne a disparu au profit de l’espace-couleur. Autodidacte, dreyfusard, bouffeur de bourgeois, un tantinet anarchiste, Vlaminck fait éclater la couleur : « Ce que je n’aurais pu faire dans ma vie qu’en jetant une bombe, j’ai tenté de le réaliser dans l’art ». Couleurs, couleurs pures, « orgie des tons purs », nous sommes chez « les Fauves » selon l’expression du critique Louis Vauxcelles, commentant le Salon d’Automne en 1905. Sa formule fait florès et donne son nom à un mouvement.
Une peinture d’homme
Que voyons-nous ? Symphonie de jaunes, bleus et rouge sombre, grands yeux cernés, corps rose, blanc et bleu, au contour souligné de noir et de rouge. Autour du sujet, une pluie de touches divisées, de couleurs intenses, en suspension sur un fond qui suggère un éclairage violent par les seuls dégradés de jaune : voici La fille du Rat Mort, surnom donné à un café artistique littéraire de Pigalle. Pas de femmes dans le groupe des peintres fauves, contrairement à chez les impressionnistes ou les cubistes, les femmes, chez les fauves, restent de l’autre côté du chevalet. Le fauvisme est « une peinture d’homme », peu encline à des sujets intimistes. Lorsque les fauves se peignent les uns les autres, ce sont des portraits d’hommes. Les femmes qu’ils représentent sont généralement danseuses, ballerines, entraîneuses, baigneuses, ou simplement modèles de passage, désignées par leur seul prénom. Le fauvisme n’aura pas de descendance, mais il a des pères, et parmi eux, Van Gogh.
Van Gogh, Picasso et les autres
Que voyons-nous ? Presque au centre du tableau, des silhouettes affairées posées sur un large sillon oblique et multicolore, qui monte vers un horizon tracé très haut : voici Les ramasseurs de pomme de terre, hommage très direct à Van Gogh : cinq ans après, l’exposition de Van Gogh de 1901 à la galerie Bernheim a laissé sa trace. « Je sortis de cette rétrospective, l’âme bouleversée. Van Gogh [mort depuis 11 ans] surgissait devant moi comme un adversaire. » Année 1907. Derain l’avait prédit « Si tu te bases sur la seule puissance de rayonnement de la couleur sortant du tube, tu ne t’en sortiras pas (…). Tu ne pourras jamais avoir un rouge plus rouge, un bleu plus bleu que celui du marchand de couleur ». Pour paraphraser le chansonnier Coluche et sa lessive qui lave « plus blanc que blanc », qu’y a-t-il « après » la couleur pure ? Les héros du Salon de 1905 commencent à être fatigués et la nature éphémère du groupement se révèle. La Peinture connaît en cette année 1907 un nouveau coup de théâtre avec l’explosion du cubisme. En partie à l’origine historique du cubisme, Vlaminck collectionne très tôt les sculptures africaines. Dès fin 1905, il en cède une à Derain, chez qui Picasso et Matisse la virent et « furent eux aussi, retournés » : nous sommes deux ans avant que celui-là peigne Les Demoiselles d’Avignon. Divers objets de la collection d’art premier de Vlaminck sont à voir au Luxembourg, de même que des céramiques qu’il a réalisées.
Orage de couleurs
Que voyons-nous ? Une table à la Cézanne, sur laquelle sont disposés quelques objets, bien reconnaissables par leur forme… Et leur couleur. Daté de 1906-1907, ce tableau, par son sujet et par son style sonne comme un adieu au fauvisme. Les fleurs et Nature morte au couteau (1910) confirment cette évolution. Le cubisme est passé par là. Vlaminck aura beau réfuter violemment ce cubisme qu’il juge intellectuel, et pour tout dire bourgeois : « Négation même de l’art de peindre (…). Ce nouvel esthétisme crée une distinction de classes », il n’en sort pas indemne. Désormais, chacun des fauves suivra sa propre voie ; cubisme de Braque, figuration simplifiée pour Matisse, tendance au « décoratif » de Dufy, à la mondanité chez Van Dongen. Vlaminck va vers le naturalisme romantique, ou expressionniste. Traduit par son usage quasi-omniprésent du noir et des couleurs sombres dans des œuvres de toutes ses époques, y compris très tôt, en plein « fauvisme », un puissant « côté obscur » constitue la signature particulière d’un Vlaminck tourmenté, inadapté à la modernité et à ses transformations – « le lotissement… La pouillerie industrielle »… L’exposition du Luxembourg ne s’attarde pas sur ces ombres. Elle se concentre sur des œuvres éclatantes, dont certaines exposée pour la première fois. Elle nous restitue ce qu’est le fauvisme dans l’œuvre de Vlaminck comme dans l’histoire de l’art : un orage de couleurs surgi dans le début du siècle avec fracas mais brièveté et sans véritable suite. Si ce n’est cent ans de regards éblouis.
L’exposition : Vlaminck, un instinct fauve du 20 février au 20 juillet 2008, Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, 75 006 Paris. Tél. 01 45 44 12 90 ou www.museeduluxembourg.fr
À lire : Tournant dangereux (1923) et Portraits avant décès (1943), deux ouvrages écrits par Vlaminck. Et Le Fauvisme par Marcel Giry, Ides et Calendes éditions, 2000.