L’exposition tombe à pic. Au moment ou l’Europe traine les pieds face aux pays de l’Est, considérés avec condescendance comme le frère pauvre, les Fauves Hongrois sont une démonstration éclatante que la richesse culturelle de cette partie du continent ne date pas d’hier. Certes, c’est un fait indiscutable qu’au tournant du siècle Paris est le centre consacré de l’avant garde. La preuve, s’il en faut, que tous les artistes hongrois présents ici se sont sentis obligés de faire un séjour dans la capitale française. De même, il y a des dates qui comptent dans l’histoire de l’art ; 1905 est l’année de la fameuse Cage aux fauves au Salon d’automne à Paris, baptisée par le critique Louis Vauxcelles. Ainsi, il ne s’agit pas de disputer aux artistes français la paternité de ce mouvement. Matisse, Derain, Vlaminck mais aussi Van Dongen, hollandais lui, restent la source principale d’une peinture aux couleurs saturées et dissonantes qui fait tache. Sauf qu’à l’ère de la mondialisation on oublie qu’au début du siècle, les nouveautés artistiques voyagent vite, très vite même. De nombreux artistes hongrois passent leurs hivers à Paris, certains même -Vilmos Perlrott Csaba ou Géza Bornemisza –deviennent élèves de Matisse, avant de retourner chez eux pendant les mois d’été et travailler sur le motif. Influencés par l’art français mais « loin de plagier l’art de Matisse, ils élaborent leur propre style qu’ils puisent aux racines de leurs émotions les plus profondes et de leurs traditions nationales ». Chez eux, toutefois, ne veut pas dire Budapest, centre intellectuel important, mais où les beaux arts gardent encore une tendance fortement classique. Les jeunes artistes se dirigent vers ce que l’on nomme les colonies d’artistes et dont la plus importante, Nagybania (1896), se trouvait à l’est du pays. Plus structurée que les groupes d’artistes français qu’on connaît dans le Midi, Nagybania, tout en restant principalement attachée à la pratique naturaliste, accueille néanmoins la révolution fauve. C’est Béla Czobel, qui a eu l’honneur de participer au Salon d’automne de 1905, qui rapporte la « bonne nouvelle » déjà en 1906. Cette forme de modernité séduit rapidement quelques jeunes créateurs que la critique locale va nommer ironiquement les « néos ». En 1909 certains parmi eux vont devenir le « Huit », groupe qui va introduire les principes d’avant-garde en Hongrie (sans oublier Jozef Rippl-Ronai qui, une décennie plus tôt, faisait partie du mouvement nabi et qui est présent à l’exposition). Fauves, ils le sont, mais avec des nuances, peut on dire, déjà par le choix de la couleur. Les contrastes chromatiques sont moins violents avec une préférence pour les tonalités plus sourdes où, à l’instar de Gauguin, le mauve et le rose lilas sont fréquents (Sandor Ziffer, Place Baross, 1908). De même, l’influence de Cézanne fait que les contours, plutôt anguleux, s’éloignent de l’arabesque matissienne (Odon Marffy, Garçon et fille sur un banc vert, 1908). Mais, c’est surtout l’iconographie de ces jeunes artistes qui les distingue de leurs confrères. Avec Matisse ou Derain, ports et bords de mer jouent un rôle privilégié et restent le thème principal. Dans ce paradis intemporel le Dieu-soleil projette ses rayons aveuglants et transforme la couleur en lumière. La topographie et la métrologie sont bien différentes dans les œuvres hongroises. Leurs travaux semblent plus proches du terroir ; on y trouve souvent les petites maisons de Nagybania et les montagnes verdoyantes des environs. (Sandor Galimberti, Motif à Nagybania, 1913). A la différence de larges horizons qui s’ouvrent sur la Méditerranée, de la vision panthéiste de la nature, c’est un univers familier, intime presque, accentué par la partie peu importante occupé par un ciel bas. (Géza Bornemisza, Rue Veresvitz à Nagybania, 1910). Malgré la fascination par le cosmopolitisme parisien, malgré l’assimilation rapide de tous les procédés de la modernité, les artistes hongrois échappent aux recettes fauves et produisent des œuvres qui possèdent un ingrédient rare : un charme discret et distant.
Fauves Hongrois
Fauvisme en Hongrie
Exposition — Fauves Hongrois, 1910-1914, Musée d’art moderne de Céret, jusqu’à 12 octobre, Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis, 25 octobre 2008 -27 février 2009, Musée des Beaux-Arts Dijon, 13 mars – 15 juin 2009