Scandaleuse, l’œuvre de Bellmer ? Sans doute. Elle l’était, elle l’est encore. Car chez lui, comme l’ écrit Artaud : “le corps sous la peau est une usine surchauffée”. L’univers d’érotisme du peintre allemand, peuplé de figures d’écorchés qui défient l’anatomie, qui refusent une réalité toujours à court d’imagination, met à nu cette usine “clandestine” parfaitement maîtrisée par le regard froid de l’artiste-ingénieur. Ces martyres du désir en quête du supplice de la caresse ne sont que des machines à plaisir, manipulées par une main qui ne connaît pas de le frisson. D’une sensualité glacée, l’œuvre est un mécanisme de haute précision, dotée d’une virtuosité graphique exceptionnelle. L’œil du spectateur est ainsi tiraillé entre la contemplation esthétique et la jouissance érotique. L’artiste dessine ce qu’il faut cacher ; ses corps se livrent à la vue comme ils se sont auparavant livrés abandonnés aux caresses. Toutefois, comme toute œuvre qui a produit un choc dans son temps, celle de Bellmer n’échappe pas à l’histoire. Depuis, d’autres corps, plus violents, qui n’ont rien en de commun avec l’univers lisse de ses femmes poupées où le regard se glisse impunément, ont fait leur apparition dans le paysage esthétique. Contrairement à l’œuvre parfaitement contrôlée du peintre, où la beauté et de la cruauté se déclinent harmonieusement et où les corps s’activent sans frottement, ces travaux font la part belle au débordement, à la déchirure. La chair y devient cette matière informe, répulsive, matière qui n’a pas sa son droit d’entrée dans l’univers graphique de Bellmer, univers qui trouve son emblème parfait dans le livre de Bataille : L’histoire de l’œil. Bataille, qui détermine l’acte sexuel comme cet accord agaçant entre les figures et où « le corps n’est pas cet organisme harmonieux mais plutôt un organe voué à la défiguration, à la violence ».
Il existe toutefois une œuvre de Bellmer, où la tactilité fait son entrée triomphante. Paradoxalement, il s’agit d’un travail qui s’appelle La Poupée. L’histoire est bien connue. En 1932, après la mort du père autoritaire, l’artiste reçoit inopinément de sa mère une caisse contenant tous les jouets ou débris des jouets de son enfance. Enchanté de retrouver les souvenirs confus de ses premiers émois érotiques, il fabrique son fameux “objet provocateur”, La Poupée, réalisée à échelle humaine à partir d’une ossature de bois recouverte d’une enveloppe d’étoupe. Composée de pièces détachables, cette sculpture composite — un corps démantelé, saccagé, fouillé — autorise ce que le dessin interdit : une manipulation apparemment illimitée. Par la suite, Bellmer ajoute une deuxième Poupée, troublante et inquiétante, faite à partir de jointures mobiles (« jointure à boule »), une poupée “vivante” permettant d’enclencher des engrenages compliqués qui se plient à tout désir. Point de départ de son œuvre et emblème de la soumission, La Poupée incarne la volonté absolue de Bellmer de contrôler le corps de la femme. Nul ne définit mieux ce besoin que l’artiste : “Dès que la femme sera au niveau de sa vocation expérimentale, accessible aux permutations… dès qu’elle sera extensible, rétrécible… on nous renseignera définitivement sur l’anatomie du désir, mieux que ne le fait la pratique d’amour”. « Jeux avec la poupée » — l’intitulé du recueil des poèmes de Paul Eluard — résume parfaitement l’appellation faussement naïve de Bellmer. Si cette œuvre révolte encore le spectateur, c’est que La Poupée, qui renvoie inévitablement au monde de l’enfance sert ici à contre-emploi et brise avec une force inouïe toute illusion de l’innocence prétendue de ce paradis perdu. Traitée avec moins de sophistication (le corps plus lourd, le fétichisme habituel des bottines et des talons aiguilles se voit remplacé par des socquettes et des chaussures banales) elle garde malgré un corps anatomiquement impossible une sorte du de réalisme étrange et dérangeant. Mais c’est avant tout le visage qui introduit le grain de sable dans le mécanisme la mécanique parfaitement huilée de l’artiste allemand. De fait, contrairement aux corps dessinés, au visage toujours parfaitement stéréotypé, la face de La Poupée traduit l’inquiétude, l’angoisse, l’effroi même. Les yeux éteints et figés, de taille inégale, de couleur différente, semblent exprimer une inavouable expérience traumatisante. Même la coiffure, cet aspect décoratif ajouté, ne garde plus de courbes parfaites. Plus que métamorphosé par l’imagination débordante de Bellmer, le corps est bousculé, violenté. En dernière instance, la fascination et la répulsion qu’exerce encore La Poupée viennent du fait que cette marionnette, plus qu’une acrobate érotique, est une actrice, probablement contre sa volonté, dans un théâtre de cruauté qui remonte dans d’un passé lointain.