Jouer avec les formes du « je » Sophie Duplaix
« Je est un personnage inventé comme les autres. (…) en apparence, je joue le jeu. (…) volontairement je joue à jouer le jeu ». Annette Messager1
Le « je » et le « jeu », dans leur occurrence et leur récurrence, innervent l’œuvre d’Annette Messager. Le « je », qui se décline en « Mes », en « Mon », en « Ma », en autoportraits, avoués ou non, en diverses incarnations, est celui d’une entité à définir et qui, pour ce faire, n’en finit pas de chercher refuge dans les formes. Le « jeu » est ce par quoi les formes prennent sens et vie : il détermine leur choix, leur agencement, leur traitement, leur parcours ; il impose les règles. La stratégie d’Annette Messager pourrait être la mise en scène du « je » par le « jeu ». Polysémique, donc offrant une multiplicité de variantes et d’approches, le jeu est aussi, de par son caractère universel, propre à susciter l’empathie. Si le jeu de l’adulte – facultatif - est plutôt assimilé à l’idée d’amusement, de divertissement, le jeu de l’enfant – nécessaire - participe de sa construction. Aussi, c’est le modèle paradoxalement plus sérieux du jeu d’enfant qui est essentiellement opérant dans le travail d’Annette Messager.
Jeux de piste On ne s’étonnera pas dès lors de la référence de l’artiste à Jean Dubuffet comme inspirateur des premières années de sa vocation artistique. En réalité, ces liens méritent qu’on les explore au-delà de certaines données formelles ou encore au-delà de la fascination que pouvait éprouver Annette Messager pour ce territoire déserté par la culture et la raison, générateur d’un répertoire de formes singulier, et auquel Dubuffet vouait temps et admiration : l’art brut. Structurellement, les œuvres des deux artistes se répondent de façon étonnante : dans leur dimension nominative, leur déploiement par séries, leurs effets de grossissement, leur référence au modèle théâtral, leur dimension littéraire, leur recours aux matériaux jugés indignes, leur planéité ou la conception de l’univers tel un champ continu où tout aurait valeur égale. La nomination, telle que l’enfant la pratique pour découvrir le monde, est un principe moteur chez Dubuffet, mis en particulier en évidence dans la série de L’Hourloupe, où se développe un nouveau langage. Chez Annette Messager, l’établissement d’Albums-collections, petits cahiers et carnets qui consignent scrupuleusement les données de la vie ordinaire, est aussi une entreprise qui consiste à « nommer ». Les œuvres des deux artistes fonctionnent par séries, séries qui parfois s’imbriquent les unes dans les autres et dont un ou plusieurs éléments peuvent servir de catalyseur pour la série suivante, s’y trouvant recyclés : ainsi, pour Annette Messager, des images de fragments de corps de Mes Trophées réactivées dans Les lignes de la main, ou pour Dubuffet, les essais pour les Tableaux d’assemblages donnant naissance aux Texturologies. Quant aux effets de grossissement, ils consistent plutôt chez Dubuffet en une vision rapprochée de la matière – les sols en particulier –, presque biologique et cellulaire, tandis qu’Annette Messager explore le gigantisme de motifs figuratifs. La question de la planéité, pour encore aborder un aspect de la comparaison, est, pour Dubuffet, étroitement liée à celle de l’absence de hiérarchie entre les choses, qu’il préconise : tout ce qui se trouve dans notre champ visuel est de valeur égale et digne d’intérêt ; le vide est toujours habité. C’est la culture qui nous force à voir autrement, à isoler des éléments dans un tout. L’adoption de la frontalité est alors la métaphore de cette pensée rebelle. Chez Annette Messager, l’expansion dans le plan, qui caractérise notamment les débuts de son œuvre, est à rapprocher de l’idée de mise à plat, d’inventaire, de cartographie, et rejoint les préoccupations de Dubuffet pour les choses banales, quotidiennes, humbles, voire déjugées. Cette prédilection pour les matériaux ordinaires, au service d’une pratique qui de surcroît bannit le savoir-faire, est sans doute l’aspect le plus évident de la connivence entre les deux artistes.
Jouer contre le temps/avec son temps Ce ferment sur lequel s’édifie, entre autres, l’œuvre d’Annette Messager est à envisager à l’aune du contexte social et personnel qui est le sien à ses débuts, dans les années 70. On dit souvent du jeu chez l’enfant qu’il favorise ultérieurement l’intégration de l’individu dans la société. En adoptant une pratique volontairement ludique, en la déployant de façon mimétique, Annette Messager signale une identité à construire tout en stigmatisant les déterminismes dont elle hérite : être adulte, être femme, être une femme artiste. Aussi son œuvre se développe-t-il comme une quête et une conquête de soi, incessamment renouvelée, et comme le processus de formation d’une personnalité sociale. Dans les choix opérés, dans ce qu’elle dévoile, dans ce qu’elle livre au regard de façon insistante, ou a contrario dans ce qu’elle cache, l’artiste met à l’épreuve notre faculté de jugement : que doit-on retenir des données du monde ? A quoi faut-il s’identifier ? Quelle part de soi-même faut-il préserver ? Quel modèle adopter ? Le travail d’Annette Messager offre à l’analyse un large spectre de modalités du jeu qu’il est édifiant de parcourir pour saisir l’articulation des données formelles qu’elle met en œuvre. A partir de la classification traditionnelle - toute aussi contestable qu’elle est opérante - établie par Roger Caillois à propos du jeu2, on peut imaginer quelques entrées possibles pour explorer les méandres et les soubresauts d’un parcours artistique d’une étonnante force visuelle. Si le jeu est incontestablement ce qui instaure un rapport différent de l’individu au monde ordinaire, Caillois y distingue quatre principes : le jeu mu par la compétition (agôn), par le hasard (alea), par le simulacre (mimicry), par la recherche d’un certain trouble proche du vertige (ilinx)3. Sachant que ces principes peuvent se retrouver combinés, et qu’ils répondent également à certains modes de fonctionnement communs, on s’est ici donné la liberté de forger de nouvelles catégories, qui croisent le sens commun, le jeu tel qu’on l’entend dans la sphère familiale ou marchande, par exemple. Ainsi, l’œuvre d’Annette Messager passera-t-elle à l’épreuve de ce petit manège d’expressions, parfois puisées chez elle-même : « jeux d’adresse et de bricolage », « jeux de rôle », « jouer à se faire peur », « jeux interdits », « jeux de mots », « je ne joue plus ».
Jeux d’adresse et de bricolage Parce qu’il fallait avant tout comprendre de quoi le monde était fait pour y trouver sa place, Annette Messager opère à ses débuts une véritable mise à plat. Dans ses Albums-Collections (1971-73), elle procède à un inventaire qui fait appel à diverses compétences pour leur mise en forme : recueillir les données (tout un réservoir d’images trouvées ou fabriquées, d’échantillons, bouts de tissu, de laine…), les agrémenter (orner, dessiner…), découper, coller, mettre en page. Ces « travaux » - terme qui souligne le glissement de la notion de jeu vers celle de travail telle qu’on peut la retrouver dans l’expression « travaux manuels » appliquée à l’écolier, ou encore dans les « travaux » des femmes abordés par exemple dans la revue « Modes et travaux ») - impliquent l’idée d’appropriation. Ce processus fondamental pour l’épanouissement individuel s’exprime chez l’enfant à travers les jeux parfois très contraignants qu’il s’impose. Copier, répéter, mais aussi décortiquer, démonter, avec comme corollaire, recomposer, recoller, remonter, tout en prenant la liberté de refaire différemment, d’hybrider, de déranger l’ordre des choses, de fabriquer des aberrations, des monstres… sont ainsi autant d’activités compulsives nécessaires. C’est dans cette dynamique de création/destruction qu’Annette Messager inscrit nombre de ses séries. On y trouve le modèle du puzzle, dans Le Feuilleton (1978), notamment, où l’œuvre, sous forme de pièce à conviction, laisse visible les interstices témoins du travail de recomposition opéré sur l’image. Ou encore dans Les Restes (1998-99), où des morceaux de peluches et de tissu reconstituent, selon un principe voisin, une forme sur le mur : un cœur, une croix, une étoile… En réalité, les curieuses pièces de tissu qui y sont intégrées, et que l’artiste expose seules dans Les Dissections (1996-97) ou Les Dépouilles (1997-98) procèdent elles-mêmes d’une entreprise de décortication (vider des peluches de leur intérieur) puis de métamorphose (les transformer en des sortes d’écorchés, qui produisent un nouveau sens). Avec le tricot, Annette Messager met en œuvre la désagrégation, mais sans véritablement proposer d’alternative rédemptrice: dans Anatomie (1995-96), dans En Balance (1998), ou dans Les Doigts de laine (1998), les fils de laine pendent, investissent les murs ou l’espace, exhibant les seules marques de leur torsion initiale. L’hybridation caractérise plusieurs séries, comme les Chimères (1982-84), photographies déchirées et peintes, mêlant, au-delà des techniques elles-mêmes, les motifs des contours qu’elles dessinent (des ciseaux, une araignée, une chaussure…) à ceux des sujets représentés (des fragments de corps). Avec la somptueuse installation présentée pour la première fois en 2000 dans l’exposition « La Beauté » en Avignon, Eux et nous, nous et eux (2000), le processus d’hybridation est double : les animaux naturalisés suspendus au-dessus de nous, fixés sur des socles dont le dessous est un miroir, arborent des têtes de peluche qui en altèrent l’identité. Dans le même temps, le reflet de nos visages tendus vers eux opère une seconde mutation.
Jeux de rôle S’il est un principe inhérent au jeu, c’est celui qui consiste à sortir du cadre habituel de nos déterminations (physiques, sociales) pour réinventer d’autres règles. Se projeter dans un rôle, inaccessible sinon, constitue le moyen le plus immédiat de cette évasion nécessaire pour tenter de transformer son rapport au monde. Dans le voyage erratique d’Annette Messager au fil de ses Albums-Collections, elle endosse divers rôles, tout aussi bien celui de la midinette qui vit par procuration les images trouvées dans les magazines et les romans photo, la propulsant dans des aventures incroyables, voire « effroyables », que celui de la femme doucement soumise, à la vie parfaitement réglée, qui égrène sagement les modes d’emplois de travaux domestiques pour coller au plus près au modèle correspondant à sa condition. « Annette Messager artiste » n’est ni l’un ni l’autre, comme l’affirme le schéma souvent commenté qui décrit l’organisation de son appartement des années 70 en deux zones, celle où elle est « artiste », s’occupant de ses oiseaux-pensionnaires, et celle où elle « collectionneuse », confectionnant ses albums. Ce qui se cache derrière la figure de l’oiseau mérite sans doute que l’on s’y arrête, car c’est à son propos qu’il est question de « l’art ». L’oiseau habite en effet le « récit des origines » d’Annette Messager – comme le feutre et la graisse habite celui de Beuys, ou le bruit du vent entre les rondins de sa maison d’enfance celui de La Monte Young : « en plein été, à Paris, raconte-t-elle, chaussée de nu-pieds, j’ai marché sur un moineau mort. Cette sensation fut étrange, indescriptible, et je me suis dit : ces oiseaux, ils sont proches de nous mais on ne sait rien d’eux, pas plus qu’on ne connaît nos voisins, alors j’ai décidé de les apprivoiser, à ma manière. »4 Puis elle ajoute : « Il y a autant de méconnaissance entre ces oiseaux familiers et les êtres humains qu’entre un homme et une femme. »5 Ainsi c’est initialement à travers l’oiseau, incarnant tout à la fois son enfant, sa poupée, mais surtout métaphore de l’artiste elle-même, qu’Annette Messager va explorer l’ « autre ». D’autres substituts, toujours à mi-chemin entre chose vivante et chose morte, entre animal et humain, prendront le relai de l’oiseau : les peluches, dans, entre autres, Mes petites effigies (1988), les animaux naturalisés, notamment dans Fables et Récits (199X), les figures en tissu rembourré, avec Articulés-désarticulés (2002), le Pinocchio de Casino (2005)… Dans ce registre de l’enfant qui « joue à la poupée » (et souvent, d’ailleurs, la malmène), se trouve un corpus singulier, 2 clans 2 familles (1997-98), où cette fois-ci, c’est un petit théâtre de la vie qui est représenté, de façon statique mais hautement suggestive, à travers les tenues vestimentaires qui identifient les jeux de rôles. Les riches - les bourgeois - ont des habits de peluche, tandis que les pauvres sont faits de ballots de sacs en plastic. De part et d’autre de l’installation, se tiennent respectivement les adultes, mais au milieu, les enfants se mélangent. La force du vocabulaire de l’artiste, dans sa réduction, est impressionnante : le sac en plastic, plein et fermé, si élémentaire, décline ses boules abstraites et joyeusement colorées face aux contours figuratifs des manteaux de peluche a priori plus séduisants, rendant l’arbitrage impossible entre les deux groupes. Cette petite parade bariolée, dans son déploiement, n’est pas sans rappeler le carnaval, si cher à l’artiste qui a vécu pleinement cette tradition fortement ancrée dans le nord de la France, sa région d’origine. Mais dans le carnaval, a contrario, les rôles sont permutés : le riche arbore le masque du pauvre, le pauvre, celui du riche ; le maître est le valet, le valet est le maître ; le jeu devient représentation. Annette Messager utilise le masque au sens propre et au sens figuré. Ainsi nomme-t-elle Les masques (1991) une série dans laquelle des animaux masqués ou plutôt encagoulés, forment une étrange population que l’on surplombe, population que l’on aborde par ailleurs dans une autre variation, notamment du point de vue, avec Eux et nous, nous et eux. Mais la fonction première du masque – cacher – est également un principe moteur de son travail : le recours au filet qui enveloppe et perturbe la lisibilité, la superposition des éléments dans une même œuvre qui empêche de l’embrasser d’un regard, le recouvrement d’un support par diverses couches de matière jusqu’ à l’occulter partiellement, sont autant de stratégies de dissimulation chez l’artiste, jusqu’à la grimace - introduite en particulier sous la forme de photographies d’enfants - sorte de masque humain qui bouleverse l’identité par la déformation. Annette Messager joue sur l’ambiguïté du masque, qui tout à la fois cache et révèle. Ici, comme partout dans son œuvre, il est question de cette frontière ténue entre le vrai et le faux, le vécu et le rêvé, de la contagion du simulacre par la réalité. Aussi l’artiste affectionne-t-elle tout particulièrement, dans le même esprit, le merveilleux des contes – prolongement des jeux d’imitation -, le clinquant du cirque, ou encore, le cinéma fantastique.
Jouer à se faire peur L’état de vertige recherché par l’enfant qui joue correspondrait à une épreuve qu’il s’inflige avec le désir de la surmonter, ou plus simplement à une surabondance d’énergie qu’il conviendrait de consumer par l’excès. Jouer à se faire peur serait la voie idéale pour répondre à ces besoins. Chez Annette Messager, les ressorts de l’œuvre sont souvent mus par un vocabulaire issu du merveilleux et du fantastique, déclencheurs du suspens (la peur, toujours différée) ou de l’effroi (la peur qui vous assaille). C’est sans doute dans le modèle avoué, et même revendiqué, du cinéma que l’artiste vient puiser une très grande partie de ses références : « J’aime le cinéma et son langage : repérage, montage, découpage (…) Je reste fascinée par le cinéma de Méliès. (…) J’ai également toujours été impressionnée par les films de Franju : Judex et surtout Les yeux sans visage dont j’aime le titre aussi. (…) A l’époque des Feuilletons ou des Chimères, vers la fin des années 70, je disais être le « cinéaste du pauvre », n’utilisant que du noir et blanc peint, des déroulements d’images le long des murs, des gros plans excessifs (…) Il m’arrive de considérer mon travail comme une peinture d’énigme, comme des séries noires qui auraient quelque chose à voir avec le Diable au corps (…) J’aime l’utilisation faite par Hitchcock du gros plan. Pour faire passer une expression outrée, il fait froncer les sourcils de ses acteurs, il leur fait ouvrir la bouche d’une manière grotesque…Il y a quelque chose de profondément sadique dans ses rapports avec ses héroïnes… »6, ou encore « J’aime beaucoup Tim Burton, le cinéaste, surtout Edouard aux mains d’argent (et Mars attaque!), où je vois des affinités avec moi. »7 En somme, tout ce qui est à l’œuvre dans le cinéma que l’artiste affectionne - amplification, démesure, outrance, télescopage des registres, mariages d’ambiances extrêmes, mixages de cultures - est transposé dans son travail par les mêmes procédés : montage, trucage, rythme de l’image/de l’accrochage. Sans doute un principe de corruption traverse-t-il l’un et l’autre, réfutant résolument la pureté au profit de troublants et obscurs mélanges de genres, et oblitérant le discernement au point de faire vaciller la limite entre l’ordre du bien et celui du mal.
Jeux interdits Des petits aux grands interdits, le principe de transgression semble insuffler à l’œuvre d’Annette messager son double pouvoir de fascination et de répulsion. Les Albums-Collections de ses débuts, dont elle souligne le caractère « secret », sont sans doute le lieu de prédilection des gestes éhontées et des explorations perverses. Focaliser le regard sur la braguette des hommes, rayer sauvagement les yeux d’enfants, se dessiner sur le corps des attributs masculins, représenter des scènes de sadomasochisme sous couvert de recopiage de banals romans photo, décliner des croquis obscènes, constituent autant de dépassements des convenances qui nous sont livrés sous la forme familière de jolis petits cahiers ornés comme aiment à en fabriquer les enfants. Sans oublier les « Jeux de main », dont le registre douteux, explicitement sexuel, s’inscrit dans le cadre sagement pédagogique de la description illustrée. Plus troublantes sont peut-être néanmoins les atteintes qu’Annette Messager porte à l’intégrité de l’être, au-delà de l’intervention sur l’image ou la représentation dessinée, en s’attaquant – presque littéralement - à son répertoire de substituts. A mi-chemin entre ces deux approches, se situerait le travail photographique qui sous-tend notamment la série des Chimères ou encore celle des Vœux (depuis 1988), travail à partir du modèle humain : « Prendre la vue ! C’est incroyable ce qu’il y a comme enjeux derrière une telle expression… C’est vrai que j’aime bien photographier les personnes que je côtoie ou qui m’entourent. Je les maquille d’une certaine manière et pas d’une autre ; je ne veux surtout pas qu’ils fassent ce qu’ils ont envie de faire… Ils deviennent mes objets, mes choses »8. L’ambiguïté entre animé et inanimé, mort et vivant, est souvent soulignée par Annette Messager à propos de la photographie, en particulier dans le très intéressant parallèle qu’elle dresse entre celle-ci et la taxidermie. Comme la photographie, qui fige un instant de vie, le prolongeant artificiellement, la taxidermie tente de reconstituer une pose qui flirte avec le vivant, la saisie d’un mouvement. Aussi, les animaux naturalisés, dont la première occurrence est à chercher dans la série des Pensionnaires (1971-72), sont-ils pour l’artiste un élément de vocabulaire essentiel. Les peluches, relayées par les figures en tissu et autres formes dans divers matériaux bien choisis, comme dotées de la faculté de sentir la douleur, restent néanmoins les supports les plus malléables pour les jeux violents auxquels Annette Messager les destine. Car au-delà de la dérogation à la règle ou du déni des convenances qu’elle opère, s’exprime tout un répertoire de gestes qui visent à la destruction de l’intégrité humaine. Piquer, couper, éventrer, dépecer, écorcher, morceler, ficeler, emprisonner, déformer, exhiber, violer (l’intimité), maculer sont autant d’atteintes portées aux matériaux. Et finalement, il importe peu que ceux-ci évoquent une forme animale, humaine, familière ou indéfinie : dans la façon dont ils se retrouvent malmenés, dans leur réactivité pitoyable - gonflement, pliure, torsion, éparpillement, débordement… - ils convoquent tous notre corps souffrant, à la « limite ».
Jeux de mots Chez Annette Messager, les mots9 aussi sont comme des corps. De façon presque littérale, lorsque, faits de tissu rembourré, ils sont suspendus dans des installations, telle Dépendance Indépendance, foisonnement d’éléments à traverser où l’on se cogne dans la compacité des formes en forme de mots. Cette corporalité plastique peut ressurgir dans d’autres interprétations inattendues de l’usage du mot : à propos de Mes Petites effigies (1988), peluches fixées au mur au-dessus d’inscriptions et portant autour du cou la photographie d’un fragment de corps, l’artiste évoque, avec une certaine tendresse, « leur petit socle de mots ». En réalité, ces mots écrits au crayon, répétés jusqu’à en annuler leur sens, seraient plutôt à rapprocher des fluides. Ailleurs, dans Mes ouvrages (1987-88) notamment, ils se répandent en longues traînées, ils coulent plus qu’ils ne s’égrènent. Dans les nombreux jeux de mots du registre des palindromes (art rat, un reve de ver nu, sexe vetu tu te vexes…), des calligrammes (permettant des associations comme convulsive/compulsive), Annette Messager procède à une véritable exploration fonctionnelle du mot10. Ce sont aussi tous les usages possibles du mot que l’artiste réactive à travers son œuvre : les mots qui nomment, les mots qui classent, les mots qui s’approprient, les mots qui mentent, les mots qui trompent, les mots qui flattent, les mots qui exagèrent… Pour ne pas déroger au jeu de mot, Annette Messager a donné comme sous-titre à son exposition au Centre Pompidou « Les Messagers » : jeu sur son nom, jeu sur l’identité. D’ailleurs on trouve aussi, dans une liste de titres pour des expositions qu’elle a dressée, à attribuer un jour : Demande au je, demande au jeu Jeux de je (…) Tais-toi ou tais-moi T’es toi ou t’es moi11
Je ne joue plus ? Et puis soudain ont surgi d’étranges petites boules de terre colorées, très petites : il faut faire attention de ne pas les écraser. Ce sont les Mondes, ou plus exactement Mettre aux mondes (2006). Contrastant avec nombre des installations monumentales qui les ont précédés, ils déroutent. Ces globes terrestres, déclinés en toutes sortes de petits êtres et saynètes - bonshommes à tête de tanks, araignée, conversation sur un traversin - déploient leur petite procession un peu dérisoire compte tenu de la gravité du sujet : le monde, notre monde, dans toutes ses acceptions. De façon très explicite, l’idée de mise au monde les traverse. Un filet qui contient quelques dizaines de ces boules, placé dans un angle, évoque, dans ses retombées, les jambes ouvertes de l’accouchée. Mais la montagne a-t-elle accouché d’une souris ? Annette Messager réactive, dans ce nouveau jeu d’échelle, un principe de dévaluation qui fut souvent le moteur de son œuvre. Selon certaines conceptions traditionnelles, le jeu se situerait à mi-chemin entre la réalité et le sacré : il serait une sorte de sacré dégradé. C’est alors peut être dans cette catégorie singulière que se situerait le travail d’Annette Messager. Entre autres interprétations, car y demeure surtout du « jeu », au sens où une pièce dans un mécanisme a du « jeu », en somme, la liberté de se mouvoir.