On est bien limités, nous les habitants de la terre. Cloués au sol, nous jalousons tous ceux qui peuplent l’œuvre d’Ole Terslose Jensen et qui n’ont que faire des lois de la gravitation. Loufoque ? Sans doute. Tout autre adjectif ne ferait pas justice à cet univers sens dessus dessous. Partant de la photo, à l’aide de l’informatique, l’artiste crée des êtres hybrides qui échappent à toute classification anatomique. Des hommes ailés, des animaux qui méditent ou en quête de révélation, des pigeons voyageurs qui endossent des rôles politiques, Luther qui devient un magicien douteux…et d’autres meilleurs encore. Face à ces rencontres de troisième, quatrième ou cinquième type le monde se transforme en un terrain d’expérimentation, à la croisée de l’imaginaire et du réel, où l’oeil a tout loisir de s’évader dans l’absolu de l’irrationnel. Les lieux choisis sont souvent désertés, les espaces vastes, le regard plonge dans une profondeur creusée par une ligne d’horizon basse. L’inquiétante étrangeté règne partout Surréaliste ? L’auteur, c’est certain, n’ignore rien de ce mouvement artistique qui a fait de l’imaginaire, de l’onirique sa raison d’être. Ce sont d’ailleurs eux qui ont massivement pratiqué le photomontage pour des raisons politiques (Hana Höch, Raoul Hausmann…) Cependant, l’irréel chez l’artiste danois ne se situe pas uniquement dans les métamorphoses qu’il fait subir à ses « acteurs ». Les êtres humains (?), solitaires ou isolés en groupe, semblent performer des rituels étranges, participer à des cérémonies incompressibles. Les gestes absurdes sont exécutés avec application, les attitudes figées semblent faire partie d’une chorégraphie incongrue. Ce n’est pas sans raison qu’Ole Terslose Jensen évoque au sujet de sa pratique plastique la postmodernité, ce télescopage chronologique et culturel. La photographie dont il se sert évoque immédiatement la peinture néo classique, l’ironie en plus. Les nus, tels des sculptures grecques, sont dotés de machines modernes qui s’élancent dans l’espace ; Luther s’agenouille face à une ascension maniériste où une figure s’envole sur un « tapis volant » fait d’une feuille de papier ; des hommes, dans un paysage emprunté à Friedrich, entretiennent des rapports bizarres avec des oiseaux de mauvaise augure… Bref, une postmodernité qui, comme le rêve, ne craint pas les incohérences voire les contradictions et qui se permet un grain de folie douce. Mais, déjà Diderot a écrit : « il n’est pas de grand artiste sans un coup de hache sur la tête ». Loufoque, on vous l’a dit.