Parfois, le simple titre d’une oeuvre fait office de programme. Ainsi sculpture spatiale et sculpture d’espace sont les deux désignations qu’attribue Katrzerina Kobro, une élève polonaise de Malevitch, à son travail. Pléonasme. Élaborées à partir de formes élémentaires, de surfaces droites unifiées par un plan courbe, ouverte de tous les côtés, ces structures harmonieuses s’inscrivent dans un espace tout en l’articulant.

L’économie des moyens et la pureté de la ligne se reflètent dans la tendance géométrique qui domine l’art des années 30. Abstraction-Création, Cercle et Carré, le Bauhaus, De Stijl… Tous ces groupes d’artistes d’avant-garde cherchent à réduire leur production à l’essentiel (c’est à dire à la construction), à exclure tout élément décoratif ou superflu. Vantongerloo, le vice-président d’Abstraction-Création, se fait remarquer par des travaux qui portent des titres pareils à des équations. Ses oeuvres se résument à de simples plans verticaux et horizontaux, dont les rapports s’appuient sur des bases mathématiques. S x R/3, une structure à trois bras qui pénètrent l’espace chacun dans une direction différente, démontre parfaite les conditions minimales nécessaires à la fabrication d’une sculpture moderne. L’aventure s’achève ? Le Ruban sans fin de Max Bill, exécuté à l’origine en plâtre, puis en béton, incarne le principe géométrique de Möebius, selon lequel un plan tordu à 180° dans le sens de sa longueur devient une création dans l’espace. La formule mathématique aboutit alors à une forme organique, évoquant une autre abstraction, plus sensible. Echo ou renaissance de la forme humaine ? La représentation devient une présentation, voir une présence. Des plans, des volumes, des directions, des mouvements. La période est analysée en détail et donne l’occasion de comprendre à la fois sa spécificité face à l’ »avalanche » de l’abstraction géométrique l’oeuvre est limpide. Elle cristallise plusieurs ambitions de la sculpture moderne : construire géométriquement dans l’espace, détourner les moyens de l’industrie vers l’art, substituer des formes symboliques à des figures imitatives. Mieux : il est de ceux qui ont énoncé ces principes. En 1923, alors qu’en URSS tout se fige et que malevitch s’enfonce dans son exil intérieurLa même année, il fabrique en celluloïd et en zinc sur contreplaqué pareille audace démontre que P a compris que l’intrusion de matériaux et de techniques venus de l’industrie a changé les conditions de la sculpture ; que la question de la géométrie est capitale. les formes naturelles se décomposent en formes mathématiques. ce que le cubisme a suggéré, physique et chimie le vérifient. Tout est question d’axe, d’équilibres, d’angles et de rotations. Dans ses carnets pevsner dessine donc des ellipses traversées par des contre-courbes et des fuseaux à l’intérieur desquels circulent des sphères. Dans le même langage, il peint des compositions où la couleur pure s’insère entre des lignes directrices nettes. Les toiles se nomment XCv, globes, auréoles, spirales. Sa sculpture a même rigueur et même poétique : les volumes se développent à partir d’un noyau, placé à l’intersection des lignes directrices de la construction. A partir de cet atome initial, des plans se développent; s’écartent pour se rejoindre plus loin. Ces plans sont définis par leurs contours-des tiges de métal-et par un voile de fils de laiton patiné. Avec ce matériau, P a obtenus des effets d’une remarquable variété, multipliant les variations formelles sur la volute, le cône ou le fuseau, imaginant des signes à l’imaginantion singulière du sculpteur dans la recherche d’une redéfinition de l’objet tridimensionnel, Si les artistes restent fascinés par la rigueur et les certitudes qu’offre la mathématique, par la solidité de la construction architecturale, par la précision de la machine moderne, leurs travaux échappent souvent à un retour à l’ordre pétrifiant. témoigne de la liberté prise avec les principes néo-plastiques. Abandonnant l’effet de grille, Avec Abstraction-Création, qui dure de1931 à 1936, de nouvelles solutions plastiques se multiplient. La rencontre d’artistes des pays variés, la présence de nombreux représentants du surréalisme (Tutundjian, Calder, Hepworth, Arp), pratiquant une abstraction à partir des formes organiques et biomorphiques, en font la plaque tournante de la production non-figurative des années trente.