Q. Rotraut, peux-tu me dire comment est né ce maintenant “fameux” Ex Voto de Yves à Sainte Rita de Cascia ?

R. Yves avait beaucoup de pudeur.Les trois visites à Sainte Rita et les ex-voto qu’il a apportés faisaient partie de son monde intérieur. Celui dont tu parles a été long à réaliser: en 1961, le Plexi est encore un matériau rare, difficile à travailler et Yves était un perfectionniste. Il voulait qu’il fût parfait, que l’on ne voie pas les collages, que ses textes s’intègrent, que les lingots d’or renvoient aux trois compartiments de pigment, le bleu, le rose et les feuilles d’or d’égale valeur, et puis c’était cher, très cher pour nous à l’époque. Sa fabrication a duré plusieurs jours - nous habitions Le Haut de Cagnes - le spécialiste des plexis était un camarade d’enfance Niçois, et aussitôt fini, nous sommes partis avec la DS pour l’Italie. C’était mon premier voyage. Lors de notre visite au monastère, j’avais jeté une pièce dans la fontaine faisant le vœu d’avoir un enfant, puis, après la nuit passée à l’hôtel de la petite ville, nous sommes partis pour Rome, pour une journée, car nos moyens ne nous permettaient pas de faire du tourisme.

Q. Crois-tu que Yves l’ait réalisé en pensant qu’il pouvait devenir public ?

R. Pas du tout, c’était trop personnel. Je n’ai pas eu connaissance de ses textes, ses prières, il ne me les avait pas lus et jamais je n’aurais violé son intimité. Il avait pris un risque en me faisant partager ce voyage au monastère de Cascia, je ne me voyais pas être celle qui dévoilerait sa “ferveur”. C’était un privilège d’être à ses côtés. Je n’en avais jamais parlé, pas même à toi. Je pensais que ça ne regardait pas le monde extérieur. Le tremblement de terre a obligé le monastère à s’ouvrir aux entrepreneurs. À la fin des travaux, ils ont demandé s’il y avait quelques feuilles d’or pour restaurer un cadre. Une des sœurs a apporté cette « boîte de pigment » ce qui a tout de suite alerté l’architecte en chef des monuments historiques qui se trouvait sur place et, reconnaissant la signature d’Yves Klein, a immédiatement arrêté toute velléité d’utiliser l’ex-voto. Pierre Restany, à qui il a aussitôt téléphoné, nous a prévenus.

C’est la nature des choses, ça devait être comme ça.

J’accepte ce qui arrive, c’est le destin, à la réflexion j’en suis ravie: aujourd’hui c’est au public d’en être le gardien. C’est ma façon à moi de croire à la vie.