Presque un artiste allemand…

L´année 1957 fait date dans la carrière artistique d´Yves Klein. Donnant une dimension européenne à la présentation de son œuvre, il réalise en quelques mois des expositions individuelles à Milan, à Paris, à Düsseldorf et à Londres. Mais c´est son exposition en Allemagne qui a le plus de retentissement et qui lui ouvre des perspectives artistiques décisives. Entre 1957 et 1962, l´année de sa mort, l´artiste établit des échanges considérables avec des artistes et des institutions en Allemagne. Il séjourne souvent plusieurs mois à Düsseldorf, Krefeld et Gelsenkirchen, crée des oeuvres sur place, prépare des expositions et entretient une abondante correspondance avec des artistes, architectes et galeristes allemands. Face à la scène artistique parisienne saturée et difficilement pénétrable, le peintre qui se nomme lui-même « Yves le monochrome » jouit rapidement d´un succès et d´une reconnaissance publique qui trouveront leur apogée en 1961 dans la plus grande exposition personnelle de son vivant au Museum Haus Lange de Krefeld. L´exposition à Düsseldorf – la conquête monochrome Le soir du vendredi 31 mai 1957, à partir de vingt heures, le vieux centre-ville de Düsseldorf attire une foule inhabituelle. Dans son petit local au rez-de-chaussée, Alfred Schmela accueille le public rhénan à la toute première exposition de sa galerie : Yves Propositions monochromes. Parmi les visiteurs se trouvent les futurs fondateurs du groupe ZERO, Heinz Mack et Otto Piene, le peintre Konrad Klapheck et le sculpteur Norbert Kricke qui a présenté Klein au galeriste. Sur les murs peints en gris, se trouvait une vingtaine de tableaux monochromes de différents formats. Les critiques parlent de « bluff », de « charlatanisme » et de « ce jeune homme qui nous tire la langue ». Cependant, du côté des jeunes artistes, Klein suscite l’enthousiasme. Réceptifs à ses idées, ils se montrent séduits par ses monochromes et sa quête de « l’absolu » : « Yves était beaucoup de choses que nous n´étions pas encore. […] Il incarnait la liberté de penser et de voir », dira Otto Piene. L´artiste français qui n´a jamais cessé de mettre en avant la singularité de son oeuvre se voit ainsi porté par l´admiration d´un public nouveau. Dans une lettre à sa tante, il écrit dans un état de surexcitation mégalomaniaque : « Me voici de retour de Düsseldorf où ça a été un triomphe. […] Les deux expositions de Paris comme celle de Düsseldorf ont eu un formidable retentissement. Ici, à Paris, comme en Europe, peu à peu mon nom attaché à celui de ma manière ´Monochrome´ est aussi connu à présent que celui de Picasso! Reste à conquérir les États-Unis. » Ses relations avec le groupe ZERO Son rôle d’initiateur pour les artistes de Düsseldorf lui donne accès à des collaborations, mais l’influence reste quasiment unilatérale. Klein demeure très exclusif et concentré sur ses propres recherches. Toutefois, son enthousiasme semble sincère lorsqu’il signe ses lettres avec « Vive ZERO! » - il est le libérateur venu du grand Paris. Avec son optimisme, ses idées utopiques et sa révolte contre la peinture tachiste, il incarne à cette époque de l’après-guerre un nouveau modèle artistique tourné enfin vers l’avenir – un avenir que l´on s´imagine plus heureux et ouvert, malgré les menaces ambiantes de la guerre froide. Dès 1958, il participe à des expositions collectives organisées par Otto Piene et Heinz Mack et rédige des textes publiés sous la bannière de ZERO. Suite à leur première rencontre, Piene oriente ses recherches sur des aspects sériels et Günther Uecker peint jusqu´en 1958 des tableaux monochromes rouges. Aux côtés des Allemands, il participe en 1959 à l´exposition Dynamo 1 à Wiesbaden et, un an plus tard, à l´exposition Monochrome Malerei (Peinture monochrome) au musée de Leverkusen. Udo Kultermann, commissaire de cette exposition, invita quarante peintres internationaux à témoigner par leurs œuvres de la monochromie en tant que « nouvelle conception » de la peinture. Mais le manque de rigueur dans le choix des œuvres vaut à Kultermann un conflit avec Klein qui veut imposer un monochrome bleu pour la couverture du catalogue. Un mois après l´ouverture de l´exposition, il exige que ses œuvres soient retirées de la manifestation. Il dicte à ses amis Arman et Claude Pascal des lettres adressées au maire de Leverkusen dans lesquelles ils le qualifiaient, sur un ton qui frôle le ridicule, de « Maître Yves Klein, mondialement reconnu » et de « créateur de l´école dite Monochrome ». Dans ce contexte, ses discours sur la collaboration entre artistes et sur sa volonté de surmonter toute exclusivité individuelle paraissent très lointains. Parallèlement à l´incident de Leverkusen, Klein s’approprie le rôle du rédacteur en chef du troisième numéro de ZERO : il réalise la couverture bleue et la mise en page, joint des textes et des illustrations. Les artistes allemands, de leur côté, organisent à l’occasion de la publication une fête digne des mises en scène éphémères de Klein, en procédant au lâcher d’un immense ballon transparent dans le ciel de Düsseldorf. Une situation européenne Face aux expériences encourageantes avec ZERO, Klein se lance dès 1957 dans un autre projet collectif d’envergure : la décoration du théâtre de Gelsenkirchen. Suite à son exposition à la Galerie Schmela où il échangea avec l´architecte Werner Ruhnau et le sculpteur Norbert Kricke les premières idées sur le projet, Klein s´aventure pendant plus de deux ans dans la réalisation de ses reliefs monochromes bleus immenses dans le foyer du théâtre – un défi technique qui l´oblige à gérer des aspects jamais rencontrés (format monumental, fragilité du matériau, procédés chimiques). Il doit faire preuve de qualités diplomatiques face aux instances officielles de la ville, gérer un budget conséquent et même calmer la crise de l’équipe au moment où la quantité d’éponges commandées en Tunisie diminue à grande vitesse pour finir dans les salles de bain des maçons. Le projet ne manquait pas d’audace. Le Français Yves Klein œuvra aux côtés des Allemands Norbert Kricke et Paul Dierkes, de l’Anglais Robert Adams et du Suisse Jean Tinguely – des Alliés de la réconciliation, douze ans après la seconde guerre mondiale. Animé par l’ambiance d’émulation, Klein parle du chantier de Gelsenkirchen en tant que « situation européenne » qui symbolise pour lui et l’architecte Ruhnau la fusion des forces créatrices en vue de la réalisation d´une seule œuvre d´art commune. Outre le projet pédagogique d’une « école de sensibilité », ils cherchent des solutions pour une « architecture de l’air » en vue d´organiser une vie urbaine libérée de toute charge matérielle. Lors de ses séjours à Gelsenkirchen, ils font des essais techniques pour créer des toits d’air comprimé et des fontaines de feu. Seules ces dernières seront réalisées à l’occasion de l’exposition de Klein à Krefeld. Krefeld ou la clé pour le musée Le 14 janvier 1961, vers dix-sept heures, Yves Klein alluma d´un geste solennel ses Fontaines de feu et son Mur de feu sous le regard fasciné des visiteurs qui étaient venus nombreux à la villa Lange à Krefeld. Soudain, à travers une fine couche de neige, jaillit au crépuscule une flamme bleuâtre, accompagnée d´innombrables petits brûleurs montés sur une grille qui, eux, projetaient des flammes en forme de fleurs. Depuis les débuts de sa carrière jusqu´à l’exposition Monochrome und Feuer (Monochromes et feux) en 1961 ne s´étaient écoulés que six ans. Pourtant, Klein, âgé de trente-deux ans, insiste sur le fait de vouloir donner à voir « l´ensemble de son œuvre » et associe ainsi un regard rétrospectif à l’exposition. Composée d´œuvres en majorité produites dans l´année de sa préparation, Monochrome und Feuer sert d’exemple à la conception des expositions in situ – une pratique qui mettra près d´une vingtaine d´années à s´intégrer de manière officielle dans le cadre muséal. Pendant les derniers jours de son exposition, il réalise une séance filmée par Charles Wilp de ses Anthropométries, accomplit le rituel de la Cession d´une zone d´immatériel avec Paul Wember et son épouse et réalise la première série officielle de tableaux de feu devant un public restreint, composé de quelques amis et de visiteurs. L´exposition restera dans les esprits encore longtemps après sa fermeture, comme le souligne une lettre de Wember du mois de décembre 1961: « Ici, la discussion sur votre exposition n´est toujours pas terminée. C´était sans aucun doute l´exposition la plus excitante que j´ai jamais organisée. » Elle marque également le sommet de la carrière de Klein en Allemagne. Après seulement cinq ans de manifestations artistiques dans le pays, il put réaliser l´unique exposition de son vivant dans un musée. Bilan – Les réactions positives et les contacts fructueux établis lors de sa première apparition à Düsseldorf lui avaient valu une ascension rapide. C’est en Allemagne qu’il participe aux premières manifestations collectives, qu’il élabore ses projets architecturaux, qu’il réalise l’unique commande pour un édifice public et ses premières peintures de feu. Ainsi, comme le soulignait sa veuve Rotraut Klein-Moquay : « Yves était presque un artiste allemand ». Mais c´est ce « presque » qui lui a valu sa reconnaissance en Allemagne.

Antje Kramer

Ne t’occupe pas pour le moment de la bibliographie Itzhak Goldberg

Bibliographie sélective

Heynen, Julian (sous la dir. de), Yves Klein. Monochrome und Feuer, Krefeld 1961. Ein Dokument der Avantgarde, Krefeld, Krefelder Kunstmuseen et Buchhandlung Walther König, 1994. Kuhn, Anette, Zero. Eine Avantgarde der sechziger Jahre, Berlin, Francfort/Main, Propyläen-Verlag, 1991. Pfeiffer, Ingrid, « Yves Klein : Stations in Germany », in Yves Klein, Schirn Kunsthalle Francfort/ Guggenheim Museum Bilbao, Ostfildern, Hatje Cantz Verlag, 2004, pp. 55-84. Ruhrberg, Karl (sous la dir. de), Alfred Schmela. Galerist. Wegbereiter der Avantgarde, Cologne, Wienand, 1996. Stachelhaus, Heiner (sous la dir. de), Yves Klein/Werner Ruhnau. Dokumentation der Zusammenarbeit in den Jahren 1957-60, Recklinghausen, Aurel Bongers 1976.