Parfois, on aimerait être norvégien face aux toiles de Kjell Nupen. À regarder ces formes allongées et y voir immédiatement des bateaux vikings, moyen de transport et lieu de vie pour ses ancêtres. À lire le titre SOMERNITT et de retrouver l’ambiance envoûtante de ce que pour nous évoque tout simplement la plus longue des nuits d’été. À plonger dans ces fiords en se rappelant sa propre enfance. À admirer les échos mystérieux de Munch, cet artiste qui a forgé la vision à la fois sombre et romantique du paysage scandinave. Cependant, ce rêve impossible, si séduisant soit-il, n’est pas sans danger. Le risque, en effet, est de réduire la peinture à son inscription locale, à un langage certes « exotique » mais qui nécessite le sous-titrage. Car, on le sait, la puissance d’une œuvre se mesure à sa capacité de dépasser le milieu culturel dans lequel elle s’enracine (s’amarre ?), dans son pouvoir d’offrir au spectateur un champ imaginaire le plus étendu possible. Si les lieux présentés par Nupen n’ont rien de ce tourisme pictural de pacotille, c’est que son regard fonctionne d’avantage par la suggestion, la transformation, la reconstitution que par l’enregistrement. Sa peinture évite les écueils de la nostalgie, du kitsch, de la récupération, élaborant un langage reconnaissable dont la poétique se nourrit. Cette banalisation est la condition de l’universalité de l’œuvre. Conscient du peu de pertinence du cloisonnement entre figuratif et abstrait, le peintre s’arrête à la forme graphique et chromatique qui lui semble la mieux susceptible, non d’imiter un motif, mais d’en donner l’essentiel. Pas une concession à l’expressionnisme, pas un effet exagéré, pas une joliesse vaine. Rien n’est nommé, situé, raconté. À plus forte raison, rien n’est expliqué. La couleur dominante est un bleu profond, nocturne, la marque déposée ou le synonyme de l’artiste-on dit maintenant en Norvège bleu Nupen comme on dirait en France bleu Klein. La gamme des sujets abordés est relativement restreinte. Quelques arbres vus de près, un paysage marin, un phare, un store entrouvert, une cascade… L’artiste fournit le thème, l’œuvre propose ses variations. Des séries ? Le peintre préfère parler de cycles car ses motifs qui disparaissent et ressurgissent périodiquement dans son œuvre évoquent pour lui d’autres cycles (voyages, saisons, vie..). Artiste voyageur ? Depuis quelques années Nupen, ce Peer Gynt contemporain qui a quitté très tôt son pays pour aller chercher ailleurs est devenu un nomade casanier. C’est en peinture qu’il offre maintenant au spectateur le déplacement, non sans ambiguïtés. Ainsi, deux configurations rectangulaires qui évoquent des bateaux de profil, se détachent sur un fond bleu sans point de fuite ni horizon. Formes flottantes, dont l’envol est accentué par le format vertical de la toile. Ces « bateaux » toutefois ne sont pas identiques. Celui situé en bas, plus aiguisé, recouvert de fines feuilles dorées posées délicatement, est comme en dehors de toute contingence matérielle, prêt à naviguer vers des rivages inconnus. L’autre, de couleur sombre, parcouru par des lignes jaunes, semble en arrêt malgré son positionnement dans la partie supérieure de la toile, Le titre du tableau ? Repos infini. D’autres toiles seront baptisées Voyage Infini Ailleurs, SOMERNITT, est une œuvre en trois parties. À droite, sur un fond d’espace vide, construit avec des lignes géométriques, on voit l’intitulé du tableau en lettres imprimées et imposantes qui neutralisent l’effet de la représentation. Au milieu, une balustrade en ferronnerie nous sépare des arbres stylisés à l’extrême. À gauche, un store baissé laisse à peine entrevoir la lumière. La perspective est à peu près respectée, mais ce respect n’empêche pas l’œil d’hésiter : est-il face à un intérieur ou à un extérieur. Ce n’est pas innocemment qu’un des cycles le plus important de Nupen se nomme Intérieur-Extérieur. Toutefois, ce n’est pas le propos pictural connu depuis Matisse et Bonnard qui intéresse ici le peintre norvégien (encore qu’il n’hésite pas s’y référer explicitement, voire la Chambre Rouge de 1995). Pour Nupen, cette séparation renvoie plutôt à un ici et un ailleurs, à la proximité et à l’éloignement, bref à cet entre-deux insoluble qui agite à la fois notre réalité et notre imaginaire. Dernier regard sur les deux paysages-hommages à Munch. Ici, l’un et l’autre sont traversés par des tracés et des incisions dynamiques, fiévreuses. D’un seul coup, ces collines lourdes et inquiétantes semblent se déployer comme des ailes d’oiseau. Mouette frustrée ou oiseau migrateur ? L’irrésistible appel du larges…