En 1960, naissait le groupe des Nouveaux Réalistes. Signé chez Yves Klein, leur manifeste témoignait du rôle déterminant de ce dernier dans cette aventure.
Par Françoise Monnin
Pourquoi Yves Klein, soucieux selon lui de « renouer avec la légende du paradis perdu »1 s’est-il, le 27 octobre 1960, porté volontaire pour fédérer le groupe des Nouveaux Réalistes, constitué avec sept autres jeunes artistes et un critique d’art, lui aussi âgé de moins de trente ans ? Comment ce travailleur de l’infini et de la disparition a-t-il pu se sentir proche de ces autres personnalités - Arman, Dufrêne, Hains, Raysse, Spoerri, Tinguely, Villeglé et Restany - qui n’avaient de cesse de célébrer la consommation et sa déliquescence ? En référence au Ready-made imaginé par Marcel Duchamp, si Dufrêne et les autres inventaient des Archi-made, le No-made est une expression qui conviendrait mieux à Klein. À eux les reliques, à lui le rituel… Comment Yves Klein le Monochrome, qui nous apparaît aujourd’hui comme une personnalité rigoureusement indépendante, a-t-il pu fédérer un courant ? Caractéristique de la modernité, le phénomène de groupe lui sied mal, à première vue. Pour preuve, l’évocation qu’il fait du « sacrifice à la communauté », lors du discours de vernissage de son exposition consacrée au Vide (Galerie Iris Clert, 1958) ! Pour preuve encore, la manière dont il s’oppose au critique d’art Pierre Restany, lorsque ce dernier tente de situer les Nouveaux réalistes dans le sillage du mouvement Dada, à l’occasion de l’exposition collective Quarante degrés au dessus de Dada (Galerie J, 1961)… L’image de solitaire qui lui colle à la peau, depuis un demi-siècle, est cependant erronée. Dès 1945 en effet, alors qu’il joue du piano dans l’orchestre de jazz de Claude Luter, Klein envisage la création comme un partage. Pressentant l’essence atomique de l’existence, c’est dans le refus de l’individualisme qu’il puise une part essentielle de sa créativité. Son adhésion au groupe des Nouveaux Réalistes, mieux même, son dynamisme constitutif de ce collectif, incarne la part visible d’un iceberg de certitude : l’invention d’un monde nouveau ne peut être que collective. « Les artistes qui collaborent (…) savent ce que c’est que la responsabilité d’être un homme vis-à-vis de l’univers »2.
L’union fait l’imagination
Un peu de chronologie : dès l’adolescence, lors des lundi soir organisés dans le salon parisien de sa mère, la peintre abstraite Marie Raymond, Klein goûte le plaisir du brassage des idées. Membre du judo-club des jeunesses socialistes, il y envisage, au même moment, le pouvoir de la communauté. À dix-huit ans, alors qu’il travaille à Nice, dans la librairie de sa tante, il rencontre le futur écrivain Claude Pascal et le futur sculpteur Arman. Immédiatement, en leur compagnie, il définit un partage des tâches. À Arman le monde animal, à Pascal le végétal, à lui le minéral et l’air ! Dix ans plus tard, avec Pierre Henri, Klein imagine la Symphonie Monoton (un seul ton, une seule note, vingt musiciens et chanteurs). Un an après, avec Norbert Kricke, il conçoit des fontaines d’eau ou de feu, et avec Werner Ruhnau il fait le projet d’une « architecture de l’air ». Viennent ensuite les collaborations avec Jean-Pierre Mirouse, pour inventer un ballet, ou encore avec Roger Tallon, pour réaliser des peintures de feu ; sans parler de la nécessaire complicité des modèles, lors des séances publiques d’anthropométries ou des ateliers de moulage. Plus que tout autre, le dialogue privilégié avec Tinguely, le sculpteur, aboutit à une production à quatre mains : une exposition de sculptures mobiles, par exemple, pour la Galerie Iris Clert (Vitesse pure et sensibilité monochrome, en 1958). « Avec Tinguely, nous creusons ensemble une mine de merveilleux constamment renouvelée : celle du bouleversant mouvement fondamental dans l’univers »3.
Octobre bleu
En 1959, c’est donc Klein qui formule le point commun des Nouveaux réalistes, en fait prendre conscience à Restany. Il s’agit, dit l’artiste, d’ « éviter de déclencher (…) Le phénomène de la rêverie sentimentale et pittoresque que crée inévitablement un atterrissage brusque quelque part dans le passé »4. Restany, qui trois ans plus tôt a tenté de fédérer un premier groupe, sous le label « Espaces Imaginaires », comprend que son ami touche au but. « Klein m’a appris à penser plus grand, à voir plus loin, à sentir plus profond », admettra-t-il, vingt-sept ans plus tard5, lorsqu’il définira enfin l’esprit nouveau réaliste : « un phénomène d’exaltation métaphorique de l’objet »6. Le fait est que l’expression Nouveau réalisme elle-même surgit de fructueuses conversations entre Restany et Klein, qui défend dans un premier temps l’idée d’un « Réalisme d’Aujourd’hui ». L’expression « Nouveaux Réalistes », utilisée pour la première fois, comme titre d’une exposition, à la Galerie Apollinaire de Milan, au printemps 1960, l’emporte finalement. Villeglé, autre acteur de l’aventure, avait quant à lui suggéré deux ans plus tôt « Réalités collectives ». Il est essentiel de savoir que si la première exposition du groupe se déroule à Milan, c’est parce que cette galerie est dirigée par Guido Le Noci, ami et marchand de Klein depuis plusieurs années. De Le Noci comme de sa consœur parisienne Iris Clert, Klein est le conseiller. Six mois après l’exposition de Milan, c’est au domicile même de Klein que le groupe est officiellement constitué. « C’est chez lui qu’a eu lieu la signature et c’est sur son invitation. C’était sa volonté », se souvient Jacques Villeglé7, l’un des ultimes acteurs vivants de l’aventure. « Il refusait une peinture personnelle, une trace de pinceau. Il demandait la mise à distance de la peinture traditionnelle. C’est grâce à Klein qu’Arman, par exemple, a abandonné ses premières recherches, picturales et gestuelles. Dufrêne, autre membre du groupe, avait compris l’importance de Klein dès 1954, date à laquelle il avait décidé de publier certains de ses textes ». Ainsi, plus encore que Restany « qui a faussé l’histoire en tirant la couverture à lui », selon Villeglé, Klein est l’instigateur de l’aventure du Nouveau réalisme. Pour preuve, la signature du manifeste du 27 octobre, en neuf exemplaires, sur papier bleu, rose ou doré, soit les trois couleurs emblématiques de Klein ! Le lendemain du baptême du groupe, chez Klein encore, Arman, Hains, Raysse, Restany et Tinguely réalisent une Anthropométrie collective. « Il s’agit pour lui, se souviendra Restany8, d’une première étape vers la réalisation de son Centre de la sensibilité. Les Nouveaux réalistes sont des individus perceptifs capables de mener à bien avec lui la mutation de la sensibilité planétaire qui est l’indispensable prélude à la Révolution bleue ». Hélas… « Dès octobre 1960, explique Villeglé, nous étions trop nombreux. L’unité était terminée. La stratégie médiatique et la volonté de puissance de Restany ne nous convenaient pas. La propagande, nous, entendions la lacérer, comme en témoignaient les panneaux d’affichages que nous récoltions9. En fait nous étions anarchistes, individualistes ». Eux, oui. Klein, non. Ce pourquoi, un an après son décès, en 1963, le groupe est officiellement dissous.
Groupons-nous, et demain…
Preuve essentielle de l’utilité du partage, selon Klein : en 1959, il définit le projet d’une École de la Sensibilité, qu’il souhaite ouvrir, afin d’accueillir trois cents élèves, pour « travailler sans programme ni jury d’examen »10. Parmi les vingt enseignants nécessaires, Tinguely serait responsable de la sculpture, Kagel du théâtre ou encore Restany de la presse. Il est prévu d’étudier aussi la guerre, la biochimie, la télévision, les arts martiaux… Le modèle du Bauhaus allemand est évident, celui de l’Internationale situationniste, formulé par l’écrivain Debord et le peintre Jorn durant l’adolescence de Klein, aussi. L’expérience de la direction d’une école de judo parisienne, en 1954, est utile à l’artiste pour structurer son projet. L’ami Restany a beau s’amuser de l’attitude « néo-fouriériste » de Klein, lui vit chaque jour davantage ce que Max Heindel définit dans son ouvrage La Cosmogonie des Rose-Croix (l’un des livres de chevet de Klein) comme la libération des corps solides, permettant d’envisager l’unité. « Il avait pour lui son mysticisme, rappelle Villeglé. Même s’il ne nous en parlait pas beaucoup. Même s’il voyait bien que nous n’y étions pas sensibles ». « Je, sans « je », faisais corps avec la vie elle-même », écrivait Klein en 196011. C’est en nous, avec « nous », qu’il a toujours cru, afin d’investir plus largement l’espace et de gagner davantage de temps.