Les artistes face au sommeil et au rêve
L’exposition que le CAPC de Bordeaux consacre actuellement au sommeil, « Dormir, rêver et autres nuits », confronte le visiteur à une impénétrable matière. On tombe sur une installation signée de l’artiste Pascal Convert, à l’image de ce parcours, qui engendre autant de poésie que de frustration. Il s’agit de simples lignes : chahutées, complexes, sismiques, elles envahissent toute la pièce, noir sur blanc. Nées d’un encéphalogramme réalisé une nuit sur le cerveau de l’artiste, elles déroulent du sol au plafond un fil déroutant, qui dessine les différentes phases de son sommeil, et ses rêves sans doute, dans leur traduction la plus mécanique. Impossible d’en comprendre le récit, d’interpréter ses soubresauts. Ce ne sont que les filigranes d’un univers à inventer. Directeur du CAPC, Maurice Fréchuret s’est déjà lancé à deux reprises dans ces expositions destinées à explorer quelques-unes des fonctions essentielles de l’homme : il a mis en scène la déambulation dans « Les figures de la marche », au Musée Picasso d’Antibes en 2000, et la nourriture dans « Hors-d’oeuvre », au CAPC en 2004. UNE AVENTURE PSYCHIQUE Mais marcher, manger… Tout cela relève de notre relation à l’extérieur et permet de questionner le rapport au réel qu’élaborent les artistes. Avec le sommeil, il est question d’intériorité. Comment témoigner de cette sensation d’étrangeté qu’il procure ? Nombreux sont ici les visages pris dans la torpeur du lit : joues chiffonnées par l’oreiller, archivées par Natacha Lesueur ; silhouettes qui s’échappent sous de tristes baldaquins, par Nan Goldin ; incroyables regards de la morgue saisis par Rudolf Schäfer, dont juste quelques cernes laissent soupçonner que ce n’est pas dans le sommeil qu’ils ont sombré. Au fil du parcours, sous les arches du CAPC, un sentiment ressort : cette thématique du sommeil résiste à l’œuvre d’art. Non que la nuit soit un univers sans image. Les nombreux souvenirs de rêves présentés ici rappellent cette évidence : Little Nemo, le petit aventurier somnambule du début du XXe siècle, fait avec eux exploser la narration classique de la bande dessinée, et son héritier le dessinateur Moebius poursuit son onirique modernité. Duane Michaels reconstitue ces figures de songe dans ses photographies, tout comme Edouard Levé, dans un genre plus contemporain. Le Californien Jim Shaw réalise, lui, de délirants dessins éclatés. Mais « c’est un autre qui dort à ma place », rappelle le philosophe Jean-Luc Nancy dans un superbe texte du catalogue. Et, cet autre, rares sont les oeuvres qui parviennent à le saisir. Quelques exceptions cependant : le film de Laurent Montaron, La Maison du docteur Marot (2004), qui livre le récit, en plan-séquence, d’une aventure psychique dont on ne sait si elle est le jeu de l’inconscient ou d’un fantôme. Et surtout J. L. N., la vidéo qu’Elie Christiani a consacrée au visage de Jean-Luc Nancy, pris dans le moment de l’endormissement. L’oeil s’embrume, lâche prise, puis soudain reprend toute sa vivacité, bascule à nouveau. Acuité absolue de la pensée, menacée, qui résiste, puis sombre, en cet ailleurs où aucun visiteur ne peut la suivre… Bérénice Bailly