« Une absorption du silence !!!!! » Dimanche 21 janvier 1962, dans l’église Saint-Nicolas-des-Champs, pour célébrer le mariage de Rotraut Uecker et d’Yves Klein, et en présence des hauts dignitaires de l’ordre des archers de Saint-Sébastien, est diffusée la Symphonie Monoton, composition du marié, enregistrée par les soins de Pierre Henry. Nouvelle marche nuptiale destinée à détrôner celle de Mendelssohn ? Présence plutôt à ce rite de passage d’une œuvre emblématique du parcours de Klein qui l’a mûrie treize ans. Le titre exact de la partition est Symphonie Monoton-Silence, 1949-1961. L’œuvre est confiée à 20 chanteurs, 10 violons, 10 violoncelles, 3 contrebasses, 3 flûtes, 3 hautbois, 3 cors. La version la mieux connue, jouée live, est celle qui a accompagné la performance du 9 mars 1960, intitulée Anthropométries de l’époque bleue. Devant un public « choisi », trois chanteurs, trois violonistes et trois violoncellistes prennent place sur le côté de l’espace dédié à l’action, tel l’orchestre qui accompagne les spectacles de kabuki. Yves Klein, en smoking et nœud papillon blanc rehaussé de la croix de Malte, d’un geste commande le début du son, donné avec le moins d’attaque possible, puis fait surgir les trois modèles, trois femmes nues, portant chacune un pot de couleur outremer, et qui vont devenir les pinceaux vivants de cette action. Yves Klein a été comparé à un maître de cérémonie, un directeur de ballet, qui, ne touchant ni la peinture ni les modèles, « distribue les rôles et organise les gestes en parfait chef d’orchestre ». La Symphonie comprend vingt minutes de son tenu, simple accord de ré, suivies de vingt minutes de silence, où se prolonge la résonance de la vibration. Selon les récits, le silence n’a été sali d’aucun rire ni plaisanterie, les assistants bouleversés, épuisés. Dès 1957, pour une exposition à la galerie Iris Clert, la Symphonie, dans sa version enregistrée par Pierre Henry, avait été diffusée le jour de l’inauguration. Mais c’est fin 1949 que Klein raconte avoir eu en même temps l’idée de réaliser des monochromes et de composer de la musique avec un seul son. « Judo, cosmogonie des rose-croix, jazz, je jouais du piano et rêvais d’avoir un grand orchestre, de composer de la musique avec un seul ton, une grande symphonie monoton (cependant pas nécessairement d’esprit ni de rythme jazz) avec une seule masse musicale s’imprégnant dans l’espace, accompagnant comme mélodie, fondue en une seule et unique même note continue du début jusqu’à la fin. (J’ai d’ailleurs créé cette grande symphonie deux ans plus tard en 1949.) Ce “son“ continu était privé de son attaque et de sa fin par un procédé électronique et ainsi sortait de l’espace tout en y restant, et y pénétrait de nouveau au retour au silence. Durée : vingt minutes. Quarante minutes à l’origine car le fait que le son continu étiré ait été privé de son attaque et de sa fin créait une sensation de vertige, d’aspiration de la sensibilité, hors du temps – cette symphonie n’existait pas, tout en étant là, sortant de la phénoménologie du temps parce qu’elle n’était pas née, ni morte après existence au monde de nos possibilités de perception consciente. C’était du silence, présence audible ! » (L’aventure monochrome)

Dans le titre Symphonie Monoton-Silence, outre l’oxymoron symphonie/monoton (écho à la Symphonie pour un homme seul ?), l’important c’est bien le silence. Pour Yves Klein, la symphonie est « destinée à créer “le silence-après”: après que tout fut terminé, dans chacun de nous tous, présents à cette manifestation. Le silence… C’est cela même ma symphonie, et non le son lui-même, d’avant-pendant l’exécution. C’est ce silence si merveilleux qui donne la « chance » et qui donne même parfois la possibilité d’être vraiment heureux, ne serait-ce qu’un seul instant, pendant un instant incommensurable en durée. Vaincre le silence, le dépecer, prendre sa peau et s’en vêtir pour ne plus jamais avoir froid spirituellement. Je me sens comme un vampire vis-à-vis de l’espace universel ! » Ce silence de vingt minutes, où le chef et les exécutants restent dans une absolue immobilité, a été rapproché de l’œuvre de John Cage, 4’33’’ (1952), où l’exécutant s’assoit à son piano, déplie les bras, puis les referme, à trois moments précisément minutés dans la partition ; il revient à l’auditeur à écouter les sons non-organisés de ce silence. Autre concept du début des années 1960, La Monte Young imaginant des Dream House, où une œuvre est jouée de façon continue, l’auditeur ne décernant plus dans cette éternité sonore ce qui fait son et ce qui fait silence. Des compositeurs très divers, ayant souvent mené une quête ésotérique ou religieuse, ont tenté des « expériences limites », de Richard Wagner, débutant L’Or du Rhin par un accord joué si pianissimo que l’auditeur ne peut percevoir à quel moment il l’entend, à Erik Satie, que l’affiliation à la pensée rosicrucienne rapproche de Klein, et qui a conçu une œuvre sur un thème joué en boucle, dont la durée dépasse les 18 heures… Contemporain de la démarche de Klein, Giacinto Scelsi, longtemps écarté par les avant-gardes européennes, se définit comme un « intermédiaire », messager entre deux mondes ; avec ses Quattro Pezzi su una nota sola, rare œuvre à avoir connu une certaine notoriété, crée à Paris, en 1959, Scelsi voulait explorer l’intérieur même du son, afin de libérer l’énergie infinie qui repose en lui. A la fin des années 1960, The Grateful Dead enregistrait trente minutes d’air pur dans le désert californien, puis trente minutes d’air épais et lourd, un jour de brouillard à Los Angeles, pour mixer les deux et obtenir sa rythmique. Yves Klein se serait réjoui de ces réponses à son questionnement : « l’artiste futur ne serait-il pas celui qui, à travers le silence, mais éternellement, exprimerait une immense peinture à laquelle manquerait toute notion de dimension ? »