Il est difficile de s’attaquer à un monument de l’histoire de l’art. Surtout quand ce dernier se nomme De Kooning, figure-phare de l’expressionnisme abstrait américain. Et pourtant, en regardant les visiteurs se déplacer dans un silence religieux face aux toiles (impeccablement accrochées), en feuilletant le guide d’exposition qui décrit chaque tableau avec la même ferveur, on reste perplexe. Faut-il accorder une confiance aveugle à un artiste dont on connaît la production plastique formidable dans les années cinquante et acclamer sans réserve la suite de l’oeuvre exposée ici (1960-1980) ? Ou plutôt de constater que les travaux proposés ne sont pas tous de même qualité ? La sensation est d’autant plus frappante que l’entrée en matière est impressionnante. De Kooning, après avoir passé l’hiver 59 en Italie, retourne à New York et peint la série de vues de la Villa Borghèse. Paysages abstraits, certes, mais paysages qui semblent encore garder le souvenir de l’architecture romaine et où la gestualité vibrante n’en reste pas moins contrôlée par des bandes épaisses de couleur, quasiment horizontales ou verticales (Villa Borghèse,1960 ou Porte vers la rivière, 1960). D’autres «paysages » suivront, structurés autour de figures humaines (Deux figures dans un paysage, 1967, Femme dans un jardin, 1971). De même, on retrouve de nouvelles versions des fameuses Women qui ont fait la gloire de l’artiste (Femme avec un chapeau, 1966 ou Femme accabonac, 1966), des corps déchiquetés et entourés d’éclats de couleurs vives mais dont l’ossature résiste à la décomposition. Tout laisse à penser que pour exprimer sa violence De Kooning a recours aux formes de résistance, aux éléments concrets qui mettent en évidence les touches qui traversent le reste de la toile en toute liberté. L’extraordinaire puissance de sa lutte constante entre le contenu et la forme s’affaiblit manifestement quand toute référence à la réalité disparaît, quand le langage pictural devient trop arbitraire et perd de ses capacités de précision et de mesure. La matière distribuée par des touches épaisses n’a plus la tension caractéristique de l’artiste, ni l’aspect fluide et flottant d’un Francis ou d’une Mitchell. Est-ce une simple coïncidence que ce sont les années 70 qui voient De Kooning entamer une pratique sculpturale importante ?

De Kooning, Peintures, 1960-1980, Kunstmuseum, St. Alban-Graben 16, CH-4010, Bâle, tél 41 61 206 62 62, jusqu’au 22 janvier 2006.