Peinture souterraine, l’oeuvre de l’artiste danois Per Kirkeby (1938) est oppressante, étouffante même. “Je commence à me rendre compte, écrit-il, que tous mes tableaux traitent de trous ou de cavernes”. Paysages fragmentés, les toiles dégagent un sentiment d’équilibre tendu à l’extrême, d’une tension qui ne se relâche jamais. La nature chez lui n’est pas celle, parfaite et apprivoisée, mais plutôt celle en train de naître et de surgir, celle qui laisse deviner des forces en gestation. Tout se passe comme si le peintre chercherait à la pénétrer, à dévoiler une architecture secrète des strates qui la composent. S’enracinant dans le sol, son regard qui ausculte et palpe, est un “regard tactile”. Ce n’est pas ainsi une simple coïncidence que les études sur Kirkeby, qui reste peu connu en France, mentionnent systématiquement son passé de géologue. Cet artiste difficilement classable, qui pratique la gravure, la sculpture et les installation, a pu nouer des liens avec la génération des peintres allemands d’après guerre (Baselitz, Lüpertz..) mais aussi avec Fluxus. Cependant, son univers aux accents archaïques, les plis et les replis d’une matière brute qui contient déjà dans son épaisseur certaines inscriptions d’origine, aux confins de l’organique, rappelle étrangement un “ancêtre” proche et lointain à la fois : Cézanne. La rareté de la présence humaine, le motif qui s’intègre dans le paysage mais qui reste un élément à part, possédant son caractère propre, les couleurs mates mais vibrantes, font que malgré leur morcellement pétrifiant, les paysages arides du maître d’Aix semblent proches de ceux, végétaux, du peintre danois. Dans son corps à corps avec la nature, Kirkeby, capable comme Cézanne de violence discrète, crée un univers clos, dénué de toute transparence où l’air ne circule plus.

«Ce qui se passe dans chaque toile correspond à un long voyage auquel sans cesse de nouvelles idées s’ajoutent, poursuit l’artiste. Je peins couche sur couche, j’attends, je laisse passer du temps – beaucoup de temps –, c’est comme une sédimentation. Puis vient une nouvelle éruption, tout comme dans la nature, surgissent les volcans.»