L’apothéose de l’expressionnisme autrichien (titre ?)
Depuis une vingtaine d’années, les représentations picturales de Schiele et de Klimt ont accédé au rang de chefs-d’œuvre, et sont devenues des icônes populaires, qui ont longtemps échappé à l’emprise des spécialistes. Autrement dit, des images qu’on a l’impression de connaître depuis toujours, qui n’offrent pas de rencontre mais des retrouvailles. Couronnement esthétique ? Sans doute, mais pas uniquement. En 1988, soixante-dix ans après la mort de Klimt et Schiele, les droits sur leurs œuvres sont passés dans le domaine public et l’on assiste à un véritable raz-de-marée de produits, plus ou moins dérivés, « estampillés », de reproductions de ces deux artistes. De même, l’art viennois se voit réévalué à travers une grande série d’expositions (Vienne 1880-1928, L’Apocalypse Joyeuse, en 1986 au Centre Pompidou, mais aussi les manifestations organisées par le regretté Musée-Galerie de la Seita sur Schiele, Kokoschka..). Longtemps oublié, comme plongé dans le sommeil, cet art sort de son isolement, « dopé » par le retour sur le marché et par la place que lui consacre désormais l’histoire de l’art. Changement d’estime d’autant plus étonnant que pour le public en France, l’expressionnisme a deux défauts majeurs : d’une part, il n’est pas français, d’autre part, il est allemand. Deux handicaps lourds, quand on connaît les a priori sur l’esprit germanique et ses prétendues lourdeurs. Le goût expressionniste, connu pour son attirance pour la « laideur » et le pathos, pour sa fascination pour la mort et pour l’érotisme cru, parfois morbide, semble mal s’accorder avec la légendaire légèreté, pour ne pas dire frivolité française. Par chance, l’art viennois échappe à cette condamnation. C’est que Vienne fin de siècle n’est plus aujourd’hui un lieu géographique, situé au cœur d’Autriche. Le temps aidant, la capitale des Habsbourg, la résidence de Sissi l’impératrice s’extrait de la réalité et prend, à l’instar de Venise, les allures d’une île pétrifiée pour l’éternité, d’une image nostalgique et lointaine d’un passé révolu. La ville devient vision, l’histoire se transforme en mythe. Sur un fond de valses de Strauss, des êtres insouciants et gracieux virevoltent. En toute logique, la vedette incontestée de ce marketing artistique reste Klimt. Comme le remarque Yves Kobry, aujourd’hui le patriarche viennois est aussi fréquemment reproduit que peu regardé. L’éclat de l’or a fini par obscurcir le sens de l’œuvre. L’esthétique décorative de ses représentations qui flirtent parfois avec le kitsch, la sensualité sophistiquée de ses corps féminins, les paysages tapissés de végétation qui s’étalent sur la surface dans un all-over floral, en font des sujets rêvés pour de resplendissantes affiches. A ses côtés, les travaux de Schiele, même les scènes les plus provocatrices, les plus cinglantes, les poses les plus convulsées, le réalisme sexuel et psychologique, vont de pair, comme l’écrit l’historienne de l’art Jill Loyd, “avec un sens exceptionnel de la stylisation élégante, trahissant les liens qui l’unissent à Klimt ». Sans doute, son succès exceptionnel est dû à cet équilibre miraculeux entre horreur et beauté, entre angoisse et jouissance. Marchant sur un fil ténu, Schiele, pourrait-on dire, reste l’inventeur génial et unique d’un expressionnisme raffiné.